L’île

Lu dans le cadre des travaux du jury du prix Caillé.

Mon opinion est strictement personnelle et ne reflète en aucune manière l’opinion exprimée (à un moment donné) par le jury dans son ensemble.

thumbnail.rakusa_l-ile_couverture_web

Présentation de l’Éditeur:

L’île est le tout premier récit qu’Ilma Rakusa publie chez Suhrkamp en 1982.
Le protagoniste du roman, Bruno, séjourne sur une île grecque en compagnie de son ami Jorjos après une rupture avec sa femme Ann. Le roman alterne la narration à la troisième personne et les notations personnelles de Bruno : ses idées, des évocations de souvenirs, des bribes et séquences de cauchemars selon une logique apparemment erratique. De ce patchwork émergent une représentation et un imaginaire foisonnant des relations amoureuses du couple.

Auteure et traductrice, Ilma Rakusa est née à Rimavska Sobota (Slovaquie), de mère hongroise et de père slovène, et vit à Zurich. Elle a étudié la slavistique et la littérature française aux universités de Zurich, Paris et Saint-Pétersbourg et a enseigné pendant de longues années. Ilma Rakusa est journaliste pour la NZZ et Die Zeit et a publié plusieurs ouvrages de critique littéraire ainsi que des anthologies. Elle a traduit de nombreuses œuvres littéraires du russe, du hongrois, du serbo-croate et du français. Mehr Meer, paru chez Literaturverlag Droschl (2009), a reçu le Schweizer Buchpreis (2009) et est paru aux Éditions d’en bas dans une traduction de Patricia Zurcher et sous le titre La mer encore. Passages de la mémoire. www.ilmarakusa.info.

Le 12 novembre 2015, Ilma Rakusa obtient le Manes-Sperber-Preis.

Natacha Ruedin-Royon a fait un doctorat ès lettres sur les œuvres de Wolfgang Koeppen, Johannes Bobrowski, Czesław Miłosz und Stefan Chwin et des études de traductologie.

Un couple s’est séparé. Le récit (Erzählung) – se fait du point de vue de l’homme (Bruno) qui s’est installé sur l’île grecque Patmos  (île que je ne connais pas, mais selon des amis d’une très grande beauté naturelle et surtout « à faire » à pied). Bruno pense souvent à sa femme.

J’essaie de m’imaginer le corps d’Anne, mais je n’y parviens pas. En tout cas pas comme un tout. Je me rappelle quelques détails: ses seins différents l’un de l’autre, sa peau brune et lisse qui sentait le varech ou quelque chose de ce genre, ses cuisses un peu trop minces. Avait-elle quelque chose de dégingandé ? Je la disais marine à cause de l’odeur de sa peau. Elle se trouvait sportive, mais cela ne veut pas dire grand-chose. J’aurais l’air stupide si elle se tenait nue devant moi a l’instant. Ne devrais-je pas alors m’attendre à l’une de ses questions pièges: «Tu préfères le gauche ou le droit ? a et déclarer que sa nudité était illusion? C’est par sa chevelure qu’Anne était belle.

Il se balade – décrit ce qu’il voit autour de lui…. .Puzzle /mosaïque d’impressions qui  peut déconcerter, qui semble parfois davantage structuré par associations qui nous échappent des fois, sautant d’une idée à l’autre, à première vue sans obéir à un quelconque schéma… Et surtout, changement perpétuel, parfois au sein d’un paragraphe, du « je » à la 3e personne (« il » = « île »?)

« 
Il traversa le champ d’éboulis et ne s’arrêta qu’au moment de commencer l’ascension. Les chèvres avaient disparu. Parvenu au sommet, il vit la mer, ruban étincelant. Une autre mer que celle dans laquelle il venait de se baigner. L’autre était verte.

Le chemin plat qui menait vers l’intérieur des terres, à travers d’autres éboulis, fut rapidement parcouru. Il pensait à des versants alpins ou à des régions nordiques, au froid et à la neige, et soudain l’île avec ses amoncellements de résidus volcaniques lui parut plus supportable. »

Bruno essaie de se remettre de sa rupture et traverse les mers de la mémoire et les montagnes de souvenirs du couple. (tout en « collectionnant » des idées, des choses, des mots…qui se mêlent à ses réflexions). Ainsi, étranger sur une île d’une étrange beauté, sa vie consiste à écrire dans sa chambre, lire à haute voix, passer du temps avec Jorgos (qui tient une petite épicerie), boire (parfois trop) …. activités qui deviennent l’ossature de son existence entre-deux. Le lecteur est mis devant un véritable miroir brisé existentiel (ah ses réflexions sur le couple, Mars & Vénus…. – et il ressasse, re-pense à des moments de leur vie commune…. comme excité par l’aridité des paysages…. et/ou inspiré par la simplicité de la chambre qu’il habite).

Pour donner une idée – voici qqs extraits (un peu plus que d’habitude) qui soit vous attireront, soit vous rebuteront….

Noirs – les radis, la magie, le marché, le raisin, la nuit… Mat noire, colère noire, Foret-Noire, mer Noire. Il aurait voulu introduire le concept de «vent noir», inventer un mot unique pour la couleur noire d’un lacet. Jamais il n’avait ressenti la noirceur comme inquiétante, et pourtant, cette menace sommeillait dans’ tant d’expressions. D’après Anne, toujours, dut-il reconnaître.

Le vent venait du large et fouettait sa tempe gauche, ou, plus exactement, toute la partie gauche de son visage: il ressentit rapidement un tiraillement désagréable au niveau de la joue. Il protégea son visage de la main, et la douleur s’effaça peu à peu. La douleur… Il l’avait connue aujourd’hui, mais elle ne lui avait laissé qu’un souvenir étrangement vague. Il savait seulement qu’il ferait tout pour éviter toute nouvelle souffrance.

*********

Comme si la vie se réduisait à ces soirées où l’on se dévisage, où l’on se dégoûte mutuellement. Anne et moi maîtrisions ce passe-temps charmant à la perfection, nous en avions fait notre pain quotidien. Je ne saurais dire laquelle de ces soirées passées dans la cuisine fut la plus parfaite, mais par leur uniformité, elles étaient toutes parfaites. Lorsque je me replonge dans le passé, je vois défiler les séquences d’un film mettant en scène l’esthétique de l’ennui dans sa version la plus compacte, et dont le titre serait « Vie quotidienne ».  Le montage y est sacrifié au profit de « l’authenticité » (quelle ingénieuse appellation), et les longueurs présentent elles aussi certains avantages.

*******

N’avons-nous pas réglé nos comptes, elle et moi? Mais cette idée a-t-elle seulement un sens ? Ce besoin, la nuit, de mener la lutte, de parer les coups, de contrer, de ne pas céder, de clarifier les choses pour ne pas perdre la face, face, qu’est-ce sinon la tentative de rester debout alors que la terre se dérobe sous vos pieds ? Dans cette histoire, celui qui encaisse, c’est moi.

Relever le col de mon pardessus et sortir sous la pluie battante, une vieille lubie d’autrefois, quand ça n’allait pas. Ici, je fixe le pla­fond balayé par des faisceaux de lumière changeante, les yeux rivés sur ce jeu silencieux, jusqu’à en être comme anesthésié.

A Jorgos, j’ai répondu que cette histoire avait trépassé. Oui, lit­téralement: trépassé. Pur mensonge en ce qui concerne mes nuits.

Je vais me laver, me raser, recoudre ce bouton de ma chemise. Il fait beau. Toujours pas une goutte de pluie en vue

**********

Flux et reflux, mes états d’âme vont et viennent. Bon gré mal gré. Si l’on me demandait qui je suis, je pourrais par exemple décrire le veston gris-brun que j’enfile lorsque la température descend en dessous de quinze degrés. Ses manches élimées. Le tissu rêche contre ma peau. Conscience de soi par tous les pores ? Papier peint, grains, morve, eau salée, voilure, frottements… Le sable sur mon sexe. Chatouillis des grains minuscules. Chaleur. Mon corps qui flanche dans l’air torride de midi : mer d’huile de soi. Calme plat auquel met fin le vent qui se lève. Je gonfle, gonfle jusqu’à remplir la pièce. Mes ongles, chaque orifice couvert de chaux. La nuit me surprend alors que je suis sphère, odorat pur. Anne, je rentre chez nous, nez au vent. Non, c’est faux : Anne, je ne veux pas revenir à toi ni humer cette mémoire pour retrouver un passé blafard.

************

Je convins, la lecture n’en est pas aisée, mais si on laisse les mots faire leur ouvrage, avec leur mélancolie en remorque, la poésie sous-jacente du texte fait son oeuvre, s’insinue, devient une petite musique satie-enne. Réflexion sur l’écriture aussi. Le poids des mots…..

 

 

 

A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
Cet article, publié dans Livres, est tagué , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour L’île

  1. CultURIEUSE dit :

    Une écriture originale qui parait très poétique.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s