Les jours enfuis – Bright, precious days

« Les couples les plus solides, comme les bateaux les plus résistants, sont ceux qui savent essuyer les tempêtes. »

New York, l’histoire récente de l’Amérique, entre le 11 septembre et l’élection d’Obama, la faillite de la banque Lehman Brothers et la crise des subprimes (et ses effets – aussi sur la Haute Société – finement observés) défilent dans ce dernier opus de Jay McInerney (2016) autour du couple Calloway (Corrine et Russell pour les intimes) déjà scruté et observé dans Trente ans et des poussières et  La Belle Vie. 

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C’est du lourd – 491 pages traduites de main de maître par Marc Amfreville (ah, quand je pense à son travail dans « Sillages de l’oubli » (!)). Le livre a été sacré Prix Fitzgerald 2017.

Portrait kaléidoscope désenchanté, ironico-cynique vitriolé, mélancolique et « réaliste » d’une flopée de « personnages » : Russel et Corinne Calloway et leurs enfants , Casey & Tom, Washington & Veronique, Luke (& Corinne) ainsi que notamment New York (TriBeCa) et les Hamptons.

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S’ajoutent à cette galerie (déjà dense – Jay M. en mets vraiment les bouchées doubles) des artistes, écrivains (Russel est Éditeur) et tout le microcosme de la Haute société de NY.

« … je déteste cette mode de fromage, murmura Corinne à l’adresse de Jack. -Du Fromage ? Jack se demanda si ce n’était pas un nom de code. – Encore une chose que nous avons emprunté aux Français. Depuis dix ans, à Manhattan, le fromage, c’est branché. On finit un repas pantagruélique, et ensuite on se gave de produit laitiers à moitié rances. – Je ne vois pas bien l’intérêt, c’est clair, dit Jack. Là d’ou je viens, on a un truc qui s’appelle dessert. – Ça, c’est après le fromage, expliqua-t-elle. « (p.91/92)

On dévore le livre comme on se gave de séries TV – les 48 chapitres sont autant d’épisodes ou « short stories » liés entre-elles (entre les lignes brossées souvent à l’acide on sent pointer Hemingway et Carver), parfois (notamment quand les protagonistes discutent de la difficulté d’éditer des livres, discourent sur les élections en cours (Obama sera élu)) c’est un peu bavard et trop empreint de « name-dropping » aussi (et j’avoue avoir lu plus rapidement ces chapitres là), mais parfois c’est plus que touchant, émouvant même (notamment la fin !).

Moi, j’étais surtout intéressé par les descriptions cyniques et rieurs du microcosme de la Haute ainsi que par Corinne (et Russel) et leur recherche (consciente et/ou inconsciente) du bonheur. Déjà l’exergue du roman était prometteur :

« Chaque couple a son propre univers, et même à l’intérieur de sa bulle, le mystère reste entier » (R. Hell)

Le couple a vieilli (la cinquantaine est arrivée) et traverse une nouvelle fois une tempête…. (Corinne a retrouvé – par hasard – Luke, avec lequel elle a eu, quelques années auparavant, une liaison (dans La belle vie).  Dans un environnement caractérisé par bon nombre de mariages considérés comme une « transaction commerciale » les Calloway donnent l’impression de « fonctionner » bien….

Mais….. derrière la façade….

« ….s’interrogeant sur les intentions de Russell et ses propres désirs. Faire l’amour était pratiquement une obligation la nuit de la Saint-Valentin. Même en période d’hibernation, ils s’étaient toujours rapprochés pour l’occasion. De longues semaines s’étaient écoulées depuis leur partie de jambes en l’air bâclée du 31 décembre et même si elle n’était pas prête à lancer les opérations ce soir, elle restait ouverte aux suggestions, à une réanimation de leur histoire d’amour anesthésiée. Elle avait envie qu’il saisisse cette chance de la faire changer d’avis et renoncer à son week-end avec Luke, se dit-elle. Mais quand après avoir lu un manuscrit pendant une demi-heure et éteint la lampe, il l’embrassa chastement sur la joue avant de lui dire bonne nuit, il scella involontairement son destin. »

Oui, les chers cycles…. de la vie d’un couple (et la mauvaise fois – assumée des femmes) :

…Non, tu as l’air plutôt en forme, tout compte fait, mais c’est seulement parce que tu as la chance d’avoir ce qu’on appelle un « haut métabolisme ». Et si tu veux vraiment que je sois franche, si tu perdais quelques centimètres de tour de taille, ce ne serait pas /pus mal.

C’est pour ça que tu ne veux plus jamais qu’on fasse l’amour ?

Ne sois pas ridicule. Et puis, de toute façon, je te rappelle que c’est de notre fille que nous sommes en train de parler.

Je ne suis pas « ridicule « . Les choses allaient bien à l’automne dernier, j’ai eu l’impression qu’on s’était retrouvés sexuellement, pour la première fois depuis des années, et puis c’est redevenu merdique.

Tu exagères un peu, non ? Réfléchis. C’était quand, la dernière fois ? Je ne sais pas. Il y a une quinzaine de jours ? Sept semaines. Et j’ai presque dû te supplier. ‘ Je ne savais pas que tu tenais des comptes aussi précis. Eh bien, si.  Il y a des cycles dans un couple, tu es au courant.  Tout à fait. Mais ce n’est pas comme cette saloperie de météo  sur laquelle on ne peut rien. Là, la volonté y est pour quelque chose…

Belle idée de « caractériser » par l’intermédiaire de deux tableaux de Monet  Corinne (qui travaille toujours dans une association de « soupe populaire) »

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et Luke.

Le tableau préféré de Corinne – Intérieur à Arcachon (Manet)

Edouard Manet, Interieur in Arcachon

Le tableau préféré de Luke (Déjeuner sur l’Herbe – Manet)

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Le contraste entre ces deux « préférences » est particulièrement bien « extrait » des pensées de Corinne lors d’une visite (privée !) du Clark Art Institute (http://www.clarkart.edu/) et m’amène par ricochet à C. Laurens et incite à se demander pourquoi tel/-le ou tel-le tableau/sculpture nous parle/émeut, invite à les décrire avec nos propres mots, à « sortir du ventre » les soubassements/pensée sous-jacentes….

J’ai aimé le livre dans son ensemble, adoré les pages sur le couple et les interrogations (de Corinne) et ai survolé les pages sur la politique interne, les discussions entre éditeurs et auteurs…. Le roman n’est pas novateur par rapport aux autres du même auteur (la critique anglo-saxonne était plutôt mordante), et il est peut-être même un peu « plagiateur de lui même » avec un trop plein en name-dropping et parfois bavardage, mais comme je disais plus haut, c’est comme une série TV (il y a des épisodes moins tendues et/ou prenant que d’autres), série dans laquelle on reste avec des personnages décrites avec empathie et bienveillance, tout en rajoutant une sauce un peu amère, piquante….

« Pourquoi elle disait-elle cela ? Il pensait au contraire que les choses allaient plutôt bien entre eux – mais c’était loin d’être la première fois qu’elle se laissait aller à ce genre de débordement. Et bien que persuadé, qu’après toutes ces années, qu’il la connaissait mieux que quiconque, il soupçonnait parfois que certains recoins de son âme lui demeuraient inaccessibles, de vastes régions qui s’étendaient au-delà des balises de sa compréhension. » (p.110)

J’espère bien de retrouver ces personnages à l’aube de leur 60 ans ….

 

 

 

 

A propos lorenztradfin

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Un commentaire pour Les jours enfuis – Bright, precious days

  1. Belle analyse. Je « survole » en ce moment Le Grand Santini de Pat Conroy. Pas un couple de rêve non plus. Force est d’avouer que je ne retrouve plus la veine des romans précédents.

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