Iran (1) – Desorientale

Fin août j’ai assisté au mariage parisien de la fille de nos amis-voisins iraniens (à l’époque que j’habitais encore Paris)…Depuis

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l’Iran, comme un fleuve souterrain et invisible irrigue mes nuits et journées de lecture comme aujourd’hui avec Négar Djavadi – prix du style 2016)

Négar Djavadi naît en Iran en 1969 dans une famille d’intellectuels opposants aux régimes du Shah puis de Khomeiny (ce qui m’a rappelé constamment le livre : comme nos amis iraniens). Elle arrive en France à l’âge de onze ans, après avoir traversé les montagnes du Kurdistan à cheval avec sa mère et sa sœur. Diplômée d’une école de cinéma de Bruxelles, elle travaille quelques années derrière la caméra. Elle est aujourd’hui scénariste (documentaires, courts-métrages, séries) et vit à Paris.

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Nourri de son vécu, le livre de Négar D. a des accents autobiographiques enrichis d’un souffle romanesque et d’un zeste de Shéhérazade – la richesse du « joyeux foutoir » d’une grande famille iranienne, la manière de s’adresser au lecteur (et de lui donner des explications et pistes historico-politiques), les ruptures de ton permanentes dans le premier sixième du livre peuvent déconcerter, mais une fois habitué, on se laisse guider, non il faudra dire on est happé par ce « diaporama de l’histoire « de la famille Sadr sur trois générations. On ne le lâche plus et il nous transporte de l’Iran, à Paris, Londres et Bruxelles.

« L’Iranien n’aime ni la solitude ni le silence – tout autre bruit que la voix humaine, même le vacarme d’un embouteillage, étant considéré comme silence. Si Robinson Crusoe était iranien, il se laisserait mourir dès son arrivée sur l’île et l’affaire serait réglée…..Comme Shéhérazade usant de la parole pour venir à bout de la vengeance sanguinaire du Roi Shahryar envers les femmes du royaume, l’Iranien se sent enfermé dans le dilemme existentiel et quotidien de «parle ou meurs». Raconter, conter, fabuler, mentir dans une société où tout est embûche et corruption, où le simple fait de sortir acheter une plaquette de beurre peut virer au cauchemar, c’est rester vivant C’est déjouer la peur, prendre la consolation où elle se trouve, dans la rencontre, la reconnaissance, dans le frottement de son existence contre celle de l’autre. C’est aussi l’amadouer, le désarmer, l’empêcher de nuire. Tandis que le silence, eh bien, c’est fermer les yeux, coucher dans sa tombe et baisser le couvercle. » (p. 53)

Réflexions sur le fait d’être iranienne, femme, lesbienne et future mère, sur la politique et l’engagement, traité historique aussi, « journal » d’une désorientée orientale dans un monde occidentale qui est observé par le filtre d’une iranienne, « lettre d’amour au père », la réflexion sur l’exil (et/ou le fait d’être « apatride » … le livre est d’une richesse formidable, mêlant la petite histoire (d’une famille – de sa famille ?) avec la grande et nous balade d’un rire (parfois jaune) à l’émotion. 

« Je me retourne. Un homme en fauteuil roulant d’un regard assassin, comme s’il attendait là depuis dix ans. Ce regard aussi, c’est Paris. Il reflète ce que cette ville aux gens, autochtones ou venus de n’importe quel point de la planète. Elle vous rend impatient, rustre, renfrogna malpoli. Elle vous chuchote en permanence à l’oreille que l’autre dérange et empêche, colonise votre espace vital. S vous ne voulez pas être poussé, heurté, bousculé, il faut garder le rythme et avancer. Coûte que coûte. Sans hésiter, sans tergiverser. Calé dans votre corps comme dans un habitacle efficace et protecteur. Evidemment, si sachant cela, vous restez encore planté sur le trottoir, c’est que vos cherchez les ennuis. « Allez, on dégage ! » Je fais deux pas de côté, le minimum pour que le type en fauteuil puisse passer. « (p. 258)

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Avec le recul je me fais également la remarque que le style, l’écriture – avec ses ruptures de ton, badinant, ironisant aussi avant de vous assassiner sec avec une formule tranchée…sont parfaitement adaptés et malgré la gravité de ce qu’y est dit la Désorientale n’est pas écrit furieusement à charge comme sont les livres d’une Chadhortt Djavann (dont je viens de lire le livre coup de poing et révoltant « Les putes voilées n’iront pas au paradis » et un autre « Ma dernière séance » pas moins acerbe – critique dans un proche « Iran (2) ».

Belle critique de la Désorientale de Dan Burcea sur le site salon-litteraire….

http://salon-litteraire.linternaute.com/fr/liana-levi/review/1942920-ecouter-avec-les-yeux-l-infaillible-recette-de-darius-sadr-desorientale-de-negar-djavadi

Et pour clore (et parfaire notre regard sur la riche histoire de l’Iran un lien :

http://www.monde-diplomatique.fr/mav/93/PIRONET/15168

A propos lorenztradfin

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Un commentaire pour Iran (1) – Desorientale

  1. Elisa dit :

    Merci pour cette chronique ainsi que les liens. Très intéressant 🙂

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