Sur cette terre comme au ciel

« Cosi in Terra » (« So auf Erden » – la version allemande – traduit par Moshe Kahn – traducteur couronné de prix et « ambassadeur » de Camilleri, Fallaci, Foenkinos, Primo Levin, Pasolini…), le premier roman de Davide Enia, acteur, dramaturge et metteur en scène, traduit par Françoise Brun.

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Le roman finaliste des prix Strega et Bancarella nous propose un tsunami tragi-comique qui invite l’épique, la beauté et le sauvage à une tarantella siciliana dansée par trois générations, la boxe tapant le rythme.

Présentation de l’éditeur:

Palerme, années 1980. Comme tous les garçons de son âge, Davidù, neuf ans, fait l’apprentissage de la vie dans les rues de son quartier. Amitiés, rivalités, bagarres, premiers émois et désirs pour Nina, la fillette aux yeux noirs qui sent le citron et le sel, et pour laquelle il ira jusqu’à se battre sous le regard fier de son oncle Umbertino. Car si Pullara, Danilo, Gerruso rêvent de devenir ouvrier ou pompiste comme leurs pères, Davidù, qui n’a pas connu le sien, a hérité de son talent de boxeur.
 
Entre les légendes du passé et les ambitions futures, le monde des adultes et la poésie de l’enfance, Davide Enia, finaliste du prix Strega, tisse le destin d’une famille italienne, de l’après-guerre aux années 90, à travers trois générations d’hommes dont le jeune Davidù incarne les rêves. Entremêlant leurs histoires avec brio, il dresse un portrait vibrant de sa terre, la Sicile, et de ceux qui l’habitent.

Parfois il y a peut-être un zeste de clichés de trop, le kitsch n’est pas très loin non plus dans quelques scènes, mais diable qu’est-ce qu’elle est entraînante cette danse…. c’est

a) que les « acteurs » sont touchants et marquent l’esprit

b) que depuis Hemingway on ne nous a plus parlé si bien de la boxe (et pourtant je ne suis pas fan du tout de ce sport – même si ici Enia nous le transforme en danse)

c) que la construction est simplement divine (mais pas fait pour le lecteur lambda qui a besoin de chapitres bien cloisonnés, séparés pour se retrouver dans le va-et-vient entre les tranches de vie des trois générations)…. puisque David Enia choisit de nous balader parfois toutes les 12 lignes d’une époque à l’autre ….le passé étant le soubassement ou le lien sous-jacent du vécu d’aujourd’hui… (ce qui a fait dire à une lectrice dans un commentaire de blog la chose suivante : Mon regret sur ce livre est le mélange des histoires et la non linéarité…. )

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(la salle de boxe qui a servi de décors pour le film « Rocco et ses frères » (Visconti))

[je viens par ailleurs re-voir le film de Visconti « Rocco et ses frères » – et pu mesurer l’exactitude avec laquelle D. Enia – malgré ses touches parfois impressionnistes – dépeint la vie dans ces salles de sport (ou l’ambiance pendant les combats…)… et drôle de re-découverte : Visconti utilisait bien dans ce film le montage parallèle (combat de boxe de Rocco & dernière rencontre – fatale – de Simone et Nadia) qu’Enia pratique aussi mais dans un espace temporel plus large…

Parfois il y a  des dialogues d’une vivacité et d’un réalisme magnifiques, parfois des staccatos dans l’urgence, ou des pensées s’entrelaçantes (comment marier école – l’apprentissage du latin – et l’entrainement à la boxe…) :

« T’entraîner, courir, te lever à l’aube en coupant des rêves avant la fin, manger des trucs spéciaux, faire des pompes. Moi je mange beaucoup, je dors pareil et mes rêves sont toujours bien tranquilles ». Ne pas avoir envie de se lever et être déjà debout, dehors il pleut et les chaussures sont déjà lacées, quinze pompes, fio, fis, factus sum, fieri et la maison est loin, crochet-montant-feinte, tollo, tollis, sustuli, sublatum, tollere, direct-feinte, direct encore, tous les jours, jusqu’au moment ou on s’écroue sur son lit, et de nouveau le réveil, à cinq heures trente.  » (p. 304)

Ça parle de la guerre et de la captivité  (du grand-père en Libye), de l’émigration (le père qui travaille en Allemagne), de la mafia (qui n’est jamais loin), des « trucs » pour influencer un match de boxe (c’est bien drôle !)

« Je parle avec eux aussi. – Eux aussi, tu leur dis des trucs ? Je ne parle pas de ce qu’on dit pour remplir les silences, Davidù. Se confier, entrer en relation, c’est partager le poids de la journée, chaque jour, aussi longtemps que ça dure. Tu as quelqu’un à qui tu parles de toi, de ce que tu ressens, tes joies, tes angoisses ? Tu sais ce qui m’impressionnait, dans le surnom de ton père ? Il était parfait pour lui. Parfait. C’était vraiment un Paladin, mais pas à cause de sa façon de combattre, ça je ne peux pas juger. C’était à cause de cette armure qu’il revêtait, cette cotte de mailles éternelle qu’il mettait entre lui et le monde. Il ne la retirait jamais. C’est vrai que ses adversaires n’arrivaient pas à interpréter ses mouvements. Il était impénétrable. Sur le ring comme dans la vie. Et bois ce café avant qu’il refroidisse, froid ça va être infect. » (p. 303)

dsc_0220 (photo prise en Sicile en 2014)

J’étais touché par les amitiés (notamment l’évolution de celle entre Gerruso et Davidù, par la candeur des sentiments de Davidù, par certaines scènes picaresques (celle de la foire, la manière de faire gagner un boxeur en étudiant ses faiblesses et penchants….

Un très beau roman d’apprentissage (de la vie) qui sort vraiment de l’ordinaire.

Celui qui s’intéresse un peu à la traduction trouvera des informations sur le travail et l’approche dans ce sublime entretien avec la traductrice Françoise Brun :

http://soonckindt.com/news-traducteurs/francoise-brun-une-grande-dame-des-lettres-italiennes-en-francais/

Et last but not least : mon amie blogueuse Simone parle très bien de ce livre (je l’ai acheté après la lecture de sa « critique » et ne le regrette aucunement) :

https://lectriceencampagne.wordpress.com/2016/09/01/sur-cette-terre-comme-au-ciel-davide-enia-albin-michel-traduit-par-francoise-brun/

A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
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6 commentaires pour Sur cette terre comme au ciel

  1. Waouh ! Très beau post, très belle analyse, et merci pour le lien ! Contente que ce livre t’ait plu. Pareil, sur la linéarité; c’est une des choses qui m’ont fait aimer autant ce livre, la non-linéarité qui le rend si proche de la vie et de l’humanité. Fort heureusement, nous ne sommes pas linéaires ! Je t’embrasse !

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  2. CultURIEUSE dit :

    J’ai aussi revu Rocco hier soir. J’ai trouvé que dans ce film aussi il y avait une forme d’outrance dont on n’a plus l’habitude. Dans le jeu des acteurs par exemple. Mais le style de Visconti, comme je pense celui de cet écrivain, est intemporel et touche au coeur. Je vais l’essayer celui-là!

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  3. Asphodèle dit :

    Un livre qui m’avait déjà interpellée mais là il est noté (Hou le Père Noël va être chargé 😆 ) ! Tu en parles très bien et j’aime lire sur l’Italie…Ta photo de Sicile (2014) est très éloquente ! 😉 On parle avec les mains ! ^-^

    Aimé par 1 personne

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