L’insouciance ou la pulvérulence de l’amour

Présent dans plusieurs sélections de prix littéraires cet automne (elle a reçu finalement le prix Landerneau), le nouveau livre de Karine Tuil (dont je n’avais que moyennement apprécié le « L’invention de nos vies » https://lorenztradfin.wordpress.com/2014/05/23/linvention-de-nos-vies-livre-inter-2014/) a trouvé son chemin sur ma p.à.l. C’est A. et quelques autres qui avaient beaucoup aimé son avant-dernier et je me suis dit qu’avec l’hiver approchant un roman de 522 pages fera l’affaire…

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En exergue, on trouve des citations de Aimé Césaire, Vassili Grossman et Cesare Pavese, ce qui vous met la barre assez haut. Ensuite il y a un début fulgurant – et souvent au cours de la lecture je me suis dit : Si seulement tout le livre avait eu la force du 1er chapitre (p. 19 – 30)

Vous ne serez jamais préparé à la culpabilité d’avoir accordé l’ordre de tirer sur une cible suspecte parce que c’est la procédure, et de découvrir que c’était une femme enceinte qui cherchait de l’aide, dix-huit ans pas plus, comment savoir si elle ne dissimulait pas une bombe sous sa burqa. Et pourquoi lui auriez-vous fait confiance ? C’était elle ou vos hommes – quelle importance puisqu’il l’a tuée, exécutant Votre volonté, obéissant à Votre ordre-, sa mère vous maudira, vous et vos enfants, jusqu’à la cinquième génération et formera les enfants qui lui restent à vous haïr, et ils vous poursuivront jusque chez vous, et ils vous détruiront par le feu et les bombes, la terreur et la menace, l’épée et le glaive, comme dans un récit biblique, ils se vengeront… Vous ne serez jamais préparé à la peur qui vous troue le ventre au moment où vous apercevez un fil qui dépasse et il faudra bien en faire quelque chose parce que si vous ne faites rien, un enfant finira par le défouir pour se fabriquer une marionnette et alors c’est lui qui finira désarticulé ; vous appellerez le démineur, mais, même habitué à toutes ces missions, vous n’êtes jamais sûr qu’il ne va pas déflagrer sous vos yeux pendant que sa femme est en train de tester un nouveau gel douche ambre-huile d’argan, mandarine-orange, des mélanges aphrodisiaques, tout ce qui pourrait l’exciter à son retour… (p.25) 

A mon goût ce livre est un roman de gare gonflé à bloc de sujets d’actualités brûlantes qui traités individuellement et moins visiblement (on sent la construction à 100 km) auraient pu nous toucher, faire réfléchir mais là… Le Monde avait écrit en août : « L’Insouciance est sans doute le plus riche des textes de Karine Tuil et aussi, parmi les ouvrages de la rentrée littéraire, l’un des plus en prise avec l’actualité. L’écrivaine, née en 1972, y décrit une société violente, traumatisée, où tout argument politique peut toujours être renversé : une époque sophistiqué. » La moitié des sujets aurait suffi pour faire un livre dense, brûlant…

Résumé (1) sur le site de K. Tuil (http://www.karinetuil.com/)

De retour d’Afghanistan où il a perdu plusieurs de ses hommes, le lieutenant Romain Roller est dévasté. Au cours du séjour de décompression organisé par l’armée à Chypre, il a une liaison avec la jeune journaliste et écrivain Marion Decker. Dès le lendemain, il apprend qu’elle est mariée à François Vély, un charismatique entrepreneur franco-américain, fils d’un ancien ministre et résistant juif. En France, Marion et Romain se revoient et vivent en secret une grande passion amoureuse. Mais François est accusé de racisme après avoir posé pour un magazine, assis sur une œuvre d’art représentant une femme noire. À la veille d’une importante fusion avec une société américaine, son empire est menacé. Un ami d’enfance de Romain, Osman Diboula, fils d’immigrés ivoiriens devenu au lendemain des émeutes de 2005 une personnalité politique montante, prend alors publiquement la défense de l’homme d’affaires, entraînant malgré lui tous les protagonistes dans une épopée puissante qui révèle la violence du monde.

Autre vue résumante de la part d’Europe 1:

Dans son dixième roman très attendu, Karine Tuil met en scène trois couples, six destinées qui vont se rejoindre pour le pire sur fond de luttes de pouvoir et de recherche identitaire. François Vély, homme d’affaires dans le domaine des télécoms est marié avec Marion Decker, journaliste, auteur d’un livre remarqué. Ousman Diboula, lui est comme sa femme Sonia, conseiller du président de la république. Quant à Romain Roller, il est un soldat qui de retour d’Afghanistan ne reconnaît qu’à grand peine son épouse Agnès et leur jeune fils et tombe amoureux de Marion. Lui qui ne sait pas gérer la responsabilité qu’il a eue face à ses hommes lors d’une embuscade en Afghanistan, un étant mort, l’autre tétraplégique à Béghin, malgré la prise en charge efficace de l’armée se voit partir à la dérive.

Donc Romain va tomber raide amoureux de Marion Decker (je n’y ai jamais crû – une fille lumineuse, un peu vénéneuse, cheveux blonds coupés au carré, des yeux bleu-marine, de taille moyenne et mince, sans l’être trop, elle avait un corps plein, des seins volumineux et une cambrure marquée, elle dégageait quelque chose... » p. 54). François – personnage-mélange de Xavier Niel, Bernard Arnault et Patrick Drahi –  va être accusé de racisme (et va devoir accepter sa judaïté  qui sera « revelé » ensuite) après avoir été photographié sur une chaise de Bjarne Melgaard (The black woman chair – il y avait en 2014 une polémique autour d’une éditrice russe qui s’est fait photographié dans cette chaise… ) et le pas de côté de sa femme n’arrangera rien…

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D’autres œuvres artistiques et références littéraires jalonnent le livre

534996758  Rona Pondick « Dog »

John Huston p. 240  <let there be light>

Fitzgerald (La Félure) – p. 230/231; Gaston Monnerville (Le drame juif – 1933 !) saupoudré par-ci par là de quelques citations genre: « La morale est toujours à géométrie variable, Osman. Surtout en politique. A ceux qui lui reprochaient ses ambiguïtés, François Mitterrand avait coutume de dire que la vie n’est ni blanche ni noire… elle est grise. » (p. 297)

Ou des aphorismes sur la rupture amoureuse, comment s’en remettre….

L’évolution est toujours la même. On commence une histoire d’amour comme on naît au monde, dans un état d’innocence et d’exaltation et puis, rapidement, les choses virent au tragique – on échoue, quoi qu’on fasse -, certains se protègent comme ils peuvent, peine perdue, ils finissent inévitablement par souffrir, comme s’il fallait payer tôt ou tard et au prix fort les fulgurances de bonheur vrai, on s’en veut d’avoir été si crédule, et pour tout dire un peu pathétique, on se jure de ne plus jamais tomber dans le piège de l’attachement et de la confiance, mais malgré tout on s’y laisse prendre alors qu’on sait, on devrait toujours se souvenir que dans la vie, la seule constante, c’est la déception.

Un livre somme dans lequel tous les autres personnages satellites vont entrer dans la danse au dessus du volcan (politique, artistique, guerre, religion, djihad….). Il se lit assez rapidement – avec parfois des passages, des vignettes, des descriptions indéniablement fortes – mais pour moi il est boursouflé, à la fin un peu indigeste, tant il y a des sujets (multiéthniques) et personnages qu’un Tom Wolfe n’aurait pas renié.

 

 

A propos lorenztradfin

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