Je reconnais, j’avoue

Le Mal a des formes multiples. Nice (Nizza) nous l’a montré tout récemment.

C’est il y a quelques semaines déjà que j’ai fermé la dernière page du roman sinueux « Confiteor » de Jaume Cabré (magistralement traduit du catalan par Edmond Raillard – grand prix de la SGDL 2013  http://www.translitterature.fr/media/article_828.pdf ) – roman qui a également reçu le 6.2.2014 le prix littéraire « Courrier International »….

Jaume-Cabré

Ce n’est qu’aujourd’hui que les ondes provoquées par cette lecture, renforcées aussi par le tueur fou de Nice, se sont évanouies (un peu). Mais méfiez vous de l’eau qui dort.

Il y a une bonne douzaine de mois j’avais lu la critique de mon amie blogueuse S. https://lectriceencampagne.wordpress.com/2014/08/25/confiteor-de-jaume-cabre-actes-sud-traduit-du-catalan-par-edmond-raillard/  et m’étais dit « Bon il m’intéresse ce livre…. mais je vais attendre la sortie du roman en poche pour me le procurer….. », et je l’oubliai… avant de le trouver en avril chez mon libraire  avec la petite note manuscrite dessus : « LE livre de la décennie ! » La critique de S. m’est revenue et – une fois les lectures autour du  Livre Inter finies, je me suis lancé à l’assaut des 906 pages …. que j’ai lu finalement par étapes (dû aussi aux phases riches en travail, autres lectures « urgentes » (le travail de jury du Prix-Caillé occupe mine de rien), besoin de « légerté » aussi et quelques déplacements ), phases entre lesquelles j’ai pu inspirer très très fort, puisque c’est un vrai petit marathon, ce voyage que nous offre le narrateur (et l’auteur), marathon qui se complexie avec les pages – et devient – bizarrement – aussi plus limpide….

Kyrielles de personnages, histoires bifurquants, se dédoublants, se répétant à travers les siècles  après cette 1ere phrase : « Ce n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j’ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. »

C. Hein écrit dans son dernier livre pas encore traduit :(trad approx. : « ne vous fiez pas aux souvenirs de vieilles personnes. Avec nos souvenirs nous souhaitons seulement corriger une vie ratée, ce n’est que pour ça que nous nous souvenons. Des souvenirs qui nous apaisent vers la fin de notre vie. Souvenirs fatals qui nous permettrons  de faire la paix avec nous-mêmes ... » (« Glückskind mit Vater ») – Avec « Confiteor » le lecteur se trouve exactement dans cet ordre d’idée, nageant dans le fleuve de souvenirs de plus en plus en désordre et polyphoniques  de Adrià (qui saute souvent et subitement – sans crier gare – au sein d’une phrase du « je » à la troisième personne du singulier) :

« Adrià s’était soulagé d’un poids, aidé par sa mère intraitable, qui avait pensé à son incapacité pour les choses pratiques et qui, depuis la mort, avait veillé sur son fils comme le font toutes les mères du monde sauf la mienne. Rien que d’y penser, je suis ému et je me dis que peut-être, à un moment ou un autre, maman m’a aimé… » (p. 442)

Le livre « testament » – le narrateur, « victime » de Alzheimer – essaie de mettre de l’ordre dans l’histoire compliquée de sa famille et débute avec sa jeunesse (dépourvue d’amour) – entre un père qui souhaite  faire de l’enfant un humaniste polyglotte et une mère qui ne rêve que d’une carrière de violoniste (férocement virtuose)- et le fils essaie de contenter tout le monde – le père meurt, le fils découvre peu à peu la provenance de la fortune familiale qui nourri par ses lectures va se révéler inextricablement liée à l’Histoire européenne (l’inquisition, la Dictature, l’Allemagne nazie, Anvers, Rome, le Vatican, Auschwitz, et toujours Barcelone). Cette « confession » (sous forme d’une longue lettre à l’amour de sa vie) fourmille de thèmes : la musique, l’art, l’amour, l’amitié, la fidélité, la culpabilité, la rédemption et pourrait être un véritable chaos (s’il n’était pas magistralement ordonné)

sunday

« Et si Hopper disait qu’il peignait parce qu’il ne pouvait pas dire ça avec des mots, moi j’écris avec des mots parce que, bien que je voie, je suis incapable de le peindre. » (p. 165)

Finalement impossible à résumer, on est chahuté, bousculé, on doit accepter les digressions : touché, mais on ne coule pas. Nous nageons même dans une sorte de bonheur de lecteur dont l’intellect est titillé (notamment par les réflexions sur le Mal – indéracinable et inhérent à la nature humaine – et par la juxtaposition du Mal absolu et le Mal « banal » – ah ce fameux violon  Storiori  fabriqué à Crémone en 1727…https://en.wikipedia.org/wiki/Lorenzo_Storioni et son  « voyage » à travers les temps…)

 

Hénorme roman d’une richesse et profusion rarement rencontré lors de mes lectures, dialoguant dans une forme exigeante avec les siècles et nous interrogeant sans cesse, tout en faisant appel à l’enfant en nous (même adulte Adria va encore dialoguer et écouter les « conseils » de deux figurines un cow-boy et un indien…)  A lire et à relire – un véritable chef-d’oeuvre dans une traduction qui laisse pantois. (pour la curiosité : la traduction du titre du livre en allemand = « Le silence du collectionneur » (Das Schweigen des Sammlers) )

 

 

A propos lorenztradfin

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3 commentaires pour Je reconnais, j’avoue

  1. CultURIEUSE dit :

    Pour moi aussi, une lecture marquante, impressionnante, fabuleusement riche en réflexions partagées. Du grand art.

    Aimé par 1 personne

  2. Ton article me toucheénorméent – marrant, comme si c’était mon livre à moi – , parce que j’ai tellement aimé ce roman, tellement eu envie que d’autres le lisent, et constater que j’ai trouvé en mes amis blogueurs ce partage me comble . LE livre de la décennie, je n’en ai jamais douté, jamais. Et quel dommage qu’il ne circule pas comme il le mérite…A nous, lecteurs enfiévrés, de faire le boulot. Moi qui n’aime pas les injonctions, je ne me refuserai pas celle-ci : IL FAUT LIRE ET FAIRE LIRE CONFITEOR

    Aimé par 1 personne

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