Le présent infini s’arrête – Livre Inter 2016

« Bon, j’écris ce qui se passe dans mon service. Je travaille dans un appartement thérapeutique, rattaché à un hôpital psychiatrique. On accueille des adolescents. Très malades, souvent, dont personne ne veut. Qui en plus de leurs troubles psychiatriques, ont des troubles de l’attachement, des pathologies du lien. Alors ça remue ! Ça remue les soignants.
J’écris les souffrances de ces jeunes. La difficulté de les soigner, de les accompagner ou tout simplement de rester là, avec eux. Je tente d’écrire la complexité des relations avec eux et la complexité des effets sur les soignants et les relations des soignants entre eux. Je veux raconter ce que c’est, ce travail, leur vie. Je veux… Dire. Décrire. Montrer. Tout. Le bon et le mauvais. Je voudrais que l’on pense davantage à eux. Ces adolescents sont invisibles ou méconnus dans notre société. Ou incompris. Terriblement vulnérables, fragiles, si près de l’exclusion totale, ils sont à la marge. À la marge de notre pensée, de nos yeux. Au cœur de mon cœur.  » (p. 322 & 4e de couv’) 

dorsan

On pourrait titrer le « roman » (?) aussi  de : »Un an avec Thierry, ­Romuald, Aurélie, Jean-Marc, Djamel et les autres …. » ou « La maladie de Caroline » . ASH, ARS, ASE, HDJ, HSA, MDPH, SAVS etc… fourmillent dans ces 146 chapitres (710 pages) qui relatent (fidèlement) le quotidien d’une infirmière  dans un appartement thérapeutique de la banlieue parisienne…, avec les hauts et les bas, les victoires, les déceptions…

« Elle est assise avec Nathan, qui écoute Thierry dire qu’il s’est tenu au bord. Il arrête sa phrase là, avec le bord et le mot du bord. Il continue. Au bord du quai, au bord de la route. Qu’il a pensé s’avancer devant le train, devant le bus. Ces objets lourds qui le rattacheraient à la terre, au fond du trou. – Je suis fragile psychologiquement, dit-il. Les bras de Caroline reposent sur le bord rond de la table ronde. Elle tient la tasse de thé ronde entre ses mains. Ça tourne rond pour elle.  (p. 242/243)

C’est comme une thérapie cette écriture qui permet à Mary Dorsan (un pseudo)  de tout évoquer en se cachant derrière le personnage de Caroline….  et pour parler (parfois) aussi de ce qui se passe en dehors de l’appart’ ou de l’hôpital du jour ou elle doit faire des remplacements : la vie dans sa famille (à la maison), les resto’s, les livres qu’elle lit quand elle a le temps entre son travail, sa famille et l’écriture (Italo Svevo, Romain Gary,  David Grossmann, Herta Müller , Sandor Marai Nancy Huston, Robert Musil – etc…du lourd, quoi (« quand on lit, on va très bien »)).

C’est une plongée éprouvante, parfois suffocante – j’ai mis longtemps pour le lire, par petits bouts – trois-quatre chapitres d’un coup, replongée dans un autre livre, deux chapitres…. cette approche a été rendu plus simple puisqu’il n’y a pas de montée dramatique dans ces 146 chapitres, pas d’hiérarchies, le plus abjecte côtoie la joie, séparée de quelques pages seulement.

Parfois je me suis dit que Mary Dorsan aurait dû s’arrêter page 322 (quand elle note: « J’ai écrit 209 pages, presque 84000 mots, un roman court… » ), mais une année, sur 710 pages, c’est rien….

Quelques chapitres qui m’ont particulièrement émus/touchés : Le 1er (1ere phrase qui donne le ton (et la couleur) : Voilà : Thierry a étalé ses selles et son sang sur le mur des toilettes, pour qu’on se souvienne qu’on est fait de merde et de passion.). Le chapitre 50 « Petit Palais »  dans lequel les peintures vues par les jeunes rappellent aux accompagnateurs tous les maux/mots ….ou Chapitre 88 « Les parents » et ses listes « La mère de Djamel : aurait été violée par ses frères. Le père de Djamel : violeur, condamné, emprisonné, malade et mort. La mère de Jean-Marc : refuse de voir son fils. L’équipe ne l’a jamais rencontrée. Le père de jean-Marc : suspicion d’attouchements sur ses enfants. L’équipe ne sait presque rien sur lui, ne sait pas ou il est. Il aurait fait de la prison. La mère de…. » (p. 436)

Je comprends que le mari de M. Dorsan dit en lisant ces/ses pages : « cela m’angoisse » (p. 402). Et c’est vrai que tous ces détails, ces listes – cela va souvent jusqu’à des listes d’adjectifs pour mieux cerner : « Augustin s’est empressé de se présenter de sa façon originale, directe, frontale, unique, singulière, personnelle, attentive, délibérée, généreuse, calculée : « Ce soignant-là, je lui ai déjà cassé la gueule, et puis celui-là aussi, et puis l’autre là-bas... » (p. 532) – oui ces énumérations peuvent vous noyer dans une tristesse d’un noir profond.

Le portrait d’un monde qui existe pas loin de nous, et pourtant est comme une autre planète parallèle.

 

 

A propos lorenztradfin

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8 commentaires pour Le présent infini s’arrête – Livre Inter 2016

  1. CultURIEUSE dit :

    C’est un témoignage alors, important je pense. Mais pas de la littérature. Suis-je sévère?

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    • lorenztradfin dit :

      Oui et non – transposition de la réalité à travers le filtre de l’écriture / transformation de la réalité par l’écriture/ reflet -miroitement de la réalité par l’écriture – ce qui fait que c’est plus qu’un témoignage. Il y a des moments comme sortis d’un atelier d’écriture, des moments banaux, des moments exaltants. La vie quoi !

      Aimé par 1 personne

  2. Alors je ne le lirai pas. Je connais ça de près chez de très proches, et vraiment, je ne peux pas plus. Mais bel article néanmoins

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  3. Ping : Livre Inter 2016 – Liste des livres | Coquecigrues et ima-nu-ages

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