Le secret de Tristan Sadler

Depuis le début de cette année j’ai l’immense honneur de faire partie du jury du Prix Caillé de la Traduction décerné depuis 1981 par la Société française des traducteurs (SFT) (www.sft.fr) avec le concours de l’École Supérieure d’Interprètes et de Traducteurs (ESIT). Ce prix récompense chaque année un traducteur d’édition en début de carrière. *

Dans ce contexte (étape de préselection) j’ai lu un roman de John Boyne (notamment connu pour son titre « Le garçon en pyjama rayé » (2006)) traduit par Cathie Fiedler (lien vers le blog de cette traductrice : http://gratitude-leblogdecathiefidler.blogspot.fr/2015/04/le-secret-de-tristan-sadler-par-john.html

Avant de poursuivre, je tiens d’emblée à prévenir : L’article qui suit n’engage que moi !

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Présentation de l’éditeur (l’Archipel) http://www.editionsarchipel.com/livre/le-secret-de-tristan-sadler/

1919. Dans une Angleterre qui se remet à peine du traumatisme de la Première Guerre mondiale, Tristan Sadler, 21 ans, fait le trajet de Londres à Norwich pour remettre des lettres à Marian Bancroft – celles que la jeune femme avait envoyées à son frère Will alors qu’il était sur le front.
Tristan et Will étaient proches. Au fil des batailles et des drames qu’ils ont connus dans les tranchées, les deux hommes ont beaucoup partagé. Mais Will, pour s’être rebellé contre l’autorité, a été passé par les armes.
Pour tous, il fait désormais figure de lâche. Tristan, revenu vivant, passe au contraire pour un héros. Mais il a un lourd secret, un remords qui le ronge. Osera-t-il en parler à Marian ? Ou devra-t-il seul porter ce fardeau jusqu’à la fin de ses jours ?

Je rangerai ce roman dans la catégorie historico-psychologico-sociologique. Il se déroule d’une part en 1919, décrit des moments clés de la période au front (1916), et se termine en 1979.

Belle construction du récit (va-et-vient /champs-contre-champs entre 1919 – la visite de Tristan Sadler à Norwich ou habite la sœur de son camarade mort – et la description de la courte formation-préparation en camp d’entrainement, 1916 et la vie inhumaine dans les tranchées dans le Nord de la France …Description réaliste de la vie dans les tranchées (boue, froid, la mort qui rôde, la peur…- même si E.M. Remarque l’a déjà fait d’une manière inégalable) par un homme tourmenté, blessé, meurtri, ressassant (tout est vu à travers ses yeux et sa manière de penser – et John Boyne nous n’épargne aucun pli des pensées – aussi minime qu’il soit – de Tristan !).

« Un cri de désespoir et de lassitude me remonte du creux de l’estomac tandis que, derrière moi, le mur commence à s’effriter, à de dissoudre en un long fleuve d’épaisse boue noire infestée de rats qui me coule derrière le dos pour ensuite s’infiltrer dans tous les interstices de mes godillots. Je sens la gadoue se frayer un chemin vers mes chaussettes déjà trempées et me jette en travers ce flot, en un effort désespéré pour maintenir la paroi en place avant qu’elle ne me submerge. Une que de rat passe, me fouette vivement la main, puis une autre, suivie d’une morsure douloureuse. « (p. 169)

Le roman se termine avec un épilogue en 1979 (qui me rappelle le roman  « Atonement (en frç. : Expiation) » de Ian Mc Ewan.

Le lecteur se rend (très) rapidement compte d’un des secrets honteux (de base) reprouvés par la société anglaise de cette époque là – mais ce n’est qu’en page 202/203 (sur 328) qu’on aura la preuve par le mot (et non pas à travers les silences ou non-dits). Le véritable secret et tourment sera dévoilé plus tard et nous dévoile un Tristan plus faible et plus lâche qu’on ne l’imaginait.

Will Bancroft et Tristan Sadler sont tous les deux, chacun à sa manière, des « absolutist(s) » (titre de l’original   – : An uncompromising person; one who maintains certain principles to be absolute), l’un mettant en avant les sentiments, l’autre le point de vu politique (une certaine éthique)… chacun aura (sa) raison, l’un et l’autre sera/est ni noir, ni blanc et tout un chacun est lâche – encore une fois à sa façon…. C’est là que je trouve finalement le plus intéressant de cet oeuvre et « l’art » de J. Boyne d’éviter les clichées, les stéréotypes (n/b). Il va même « compenser »  le monolithisme de ces deux Hommes (fragilisés par la guerre) par l’ajout d’une troisième personne (vive les triangles) en la sœur de Will (femme indépendante et plutôt forte).

Enfin, je n’ai éprouvé de la sympathie pour aucun des deux personnages masculins (je trouvais même que le personnage de Marian, la sœur, était le plus « aimable ». Ceci  explique peut-être aussi que j’avais un peu de mal avec ce livre. Pas de possibilité pour moi d’adhérer à un personnage (combien de fois je me suis dit face aux hésitations et retardements  :  alors ouvre les vannes, Tristan, dit ce que tu as sur le coeur…)

D’autres sujets traités : le pacifisme (objecteurs de conscience), le retour difficile d’une guerre, l’inutilité d’une guerre, la violence-frustration des hommes.

Je n’ai finalement pas beaucoup aimé ce livre et ne me joindrai pas dans les louanges unanimes des critiques des vingt pays dans lesquels il a été publié traduits. (Par ailleurs, le titre allemand va encore plus loin dans le dévoilement de ce qui se cache derrière « The absolutist » : « Das späte Geständnis des Tristan Sadler » – Les aveux tardives de Tristan Sadler)

Une fois les présélections de notre Jury terminées je dirais aussi un petit mot sur la traduction.

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*À ce jour, cette distinction a récompensé 32 traducteurs, et des traductions réalisées à partir de 16 langues sources dont l’anglais, l’espagnol, l’italien, mais aussi le turc, le japonais, le russe, le grec, le roumain, le néerlandais, le suédois ou, comme en 2014, l’islandais (Jean ­Christophe Salaün pour « La Femme à 1000°C » (Hallgrimur Helgason, aux Presses de la Cité)

A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
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