Le rouge me brûle aux oreilles

fotor_laurens

J’ai déjà souligné dans ces pages mon faible pour des auteurs comme Annie Ernaux, Camille Laurens, Bernheim, Oates – toujours à la recherche, à mon âge proche de la péremption comme dirait C. Laurens, du mystère féminin. (je viens de commencer la lecture d’un livre de Fabienne Kanor qui s’intégrera bien dans ce collier de perles).

Là je viens de lire son dernier opus « Celle que vous croyez » (après « Dans ces bras-là », « L’amour » et « Ni toi-ni moi »), une oeuvre qui par certains aspects rappelle le roman de D. Le Vigan mais qui est (à mon avis nettement) mieux maîtrisé.

Court roman surprenant de 186 pages qui se dévorent, pardon, que j’ai dévoré comme un affamé, avec une multitude d’entrées et une polyphonie étonnante (un chœur dont les personnages sont toujours les mêmes sont être les mêmes) et surtout une richesse faramineuse de petites phrases qui vous font vous arrêter en pleine lecture, apprécier la précision diabolique et surtout leur profondeur insondable.

Le roman est peuplé de peu de personnages. Le personnage central : Claire, une femme « proche de la date de péremption » (48 ans) internée dans une maison de repos…. nous assistons à des entretiens avec un psychiatre (on n’entend que la voix de la femme) … elle raconte son histoire, avec parfois des digressions… Claire s’invente (sur FB) un pseudo plus jeune pour se rapprocher de son ex par l’intermédiaire d’un copain de celui-ci…. avec des effets de confusion (entre son vrai « moi » et celui de son avatar…) et l’envie de se dévoiler, montrer la « vieille peau » derrière la jeune plante….  Page 86 changement de registre : le psychiatre se défend devant un parterre de collègues après avoir enfreint les règles de déontologie de la profession (ahhh ces chers transferts) – Il va lire devant l’Assemblée des extraits d’un roman écrit par sa patiente (Claire) dans un atelier d’écriture de la clinique (animé par une certaine Camille – tiens). Ce premier retournement de situation pour le lecteur ouvre la voie  à un chapitre dans lequel nous lisons une lettre que Camille adresse à son éditeur…. (re-retournement et/ou changement de perspective) pour finir ensuite avec un épilogue mettant en scène la mari de Claire….

Je préfère ne rien dire du déroulement, des douleurs et des joies des personnages sachez juste que Camille Laurens nous balade par le bout du nez et efface les frontière entre virtuel, vérité, réel pour mieux aborder le « moteur » d’une écrivaine – le désir.

Lucien clergue

Distinguer le vrai et le faux dans ce roman….réécriture ou es-tu ?! Comme Virginia Woolfe Camille Laurens défend l’idée que « le réel ne prend vie qu’une fois écrit » (Virginia Woolfe dit texto : « Je suis faite de telle sorte que rien n’est réel que je ne l’écrive (I am so composed that nothing is real unless I write it)….. du coup tout peut être vrai, tout faux (« mais mon désir avait construit tant de châteaux en Espagne que les ruines m’en suffisaient. » (p. 147)

Le roman est jalonnée de jeux de mots Lacaniens (plus ou moins faciles) :

« Vous êtes chargé de m’encadrer, c’est ça, Marc ?  De me recadrer plutôt ? Et si moi, je ne peux pas vous encadrer, qu’est-ce qu’on fait? (p. 35)

« J’aime bien cette idée qu’on est responsable de l’amour qu’on suscite, c’est à dire que d’une certaine manière, à défaut d’y répondre, on en répond. » (P. 57)

Et je note aussi que la personne qui entendra au téléphone le mot « tendre-ment » par un menteur entendra comme dernier mot (aussi) « ment »….

« ...D’ailleurs le mot « langue », rien que le mot « langue » est d’une obscénité folle. Moi, jamais, jamais je n’ai pu le prononcer dans son sens linguistique sans penser à son autre sens, sans éprouver la présence dans ma bouche de la chose en même temps que du mot, sans voir quasi sous mes yeux les organes se mêler, s’effleurer, se chercher. J’ai besoin de l’épaisseur de la langue, quand j’écris, et de sa finesse, et de sa douceur, et de son âpreté. Ce serait intraduisible dans un autre idiome , ce que je te raconte ....(p. 141/142 – en effet en allemand « Zunge » vs « Sprache » (toutefois il existe des expressions mélangeant : « mit 1000 Zungen reden » – » Zungenrede » (babillage incompréhensible)

Et parfois des hymnes à l’écriture et le rapport entre le « désir » et « l’écriture »

« Non je parle de l’écriture personnelle, de ce mouvement qui va de l’intérieur vers l’extérieur pour exprimer ce qui s’est imprimé en soi – écrire pour dire son expérience, ses rêves, écrire pour dire son désir, l’attraper dans le filets des mots comme un poisson gigotant ….L’écriture, c’est comme l’amour: on attend, et puis ça mord. Ou pas, comme dirait mon fils. (p. 76 – 77)

dc3a9sir

Roman parsemé de références musicales (voir ci-dessous Patti Smith) ou littéraires (découverte pour moi – je n’ai pas étudié en France…. les maximes de La Rochefoucauld, Voyages (de Baudelaire), Albert Cohen (ah, celui-là je l’ai lu) et pleins d’autres

 

Pour finir encore un lien vers un blogueur, comme moi enthousiaste

http://diacritik.com/2016/01/15/lire-celle-que-vous-croyez-par-david-leon/

« Michel, un résident de la clinique d’où Claire-Camille écrit, nous donne la clef, la clef finale, la clef des champs, la clef du livre, dans l’étymologie du Vanités des vanités, immémorial de l’Ecclésiaste : littéralement « la buée que forment nos bouches ».

C’est un baiser.
Cadeau du livre.
Surmoi de l’amour.
Un amour vrai, enfin livré. »

A propos lorenztradfin

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8 commentaires pour Le rouge me brûle aux oreilles

  1. CultURIEUSE dit :

    Sémiologie linguistique? encore?

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  2. lorenztradfin dit :

    Hihihi, tu me fais rire …..C. Laurens est bcp plus accessible de ce côté là et fait « ça » comme en passant, sans avoir l’air d’y toucher, tandis que Binet se vautre dans les extraits d’ouvrages savants …. mais je ne suis pas « linguiste » par hasard….

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  3. Asphodèle dit :

    Hi hi c’est bizarre je ne connais pas un mot d’allemand et pourtant sans traduction j’avais deviné de quelle langue il s’agissait pour chacune (il faut dire que « sprache » sonne de façon explicite :lol:) ! Je n’ai jamais rien lu d’elle, j’avais commencé « Dans ces bras là » en 2000 (par là…ça me semble loin) et je me souviens ne pas avoir accroché mais c’est une auteure que je retenterai volontiers maintenant ! Bien que je ne la trouve pas très sympathique (vue sur le plateau de LGL la semaine dernière et elle était assez suffisante…) mais j’essaie toujours de mettre ce genre d’a priori de côté, de toutes façons ça se ressent dans l’écriture ce genre de choses, alors je me ferai mon avis ! 😀

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    • lorenztradfin dit :

      pas vu…. suffisante ? je ne le sens pas comme ça son écriture…. intellectualisant, oui… donc avec une distanciation et une observation acribique des nuances, oui, donc pour certain peut-être pédant(e), coupeuses en huit…. pour ceux qui n’aiment pas réfléchir des mystères d’atomes (dé-)crochus.

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      • Asphodèle dit :

        Justement j’aime les méandres de sa réflexion, ça trouve un écho en moi, je n’aime pas les écritures simplistes mais il n’empêche que je l’ai trouvée quelque peu hzutaine ! 😉 Tant mieux si ça ne filtre pas dans ses mots ! Un bon auteur peut couper les cheveux en huit même en dix, sans perdre le lecteur : c’est ce qu’on appelle le talent ! Si ça reste abscons et que seule l’auteur sait où il va, c’est égotiste…mais bon avant de spéculer, je préfère le lire et me faire ma propre opinion ! 😉 On verra alors si les atomes s’accrochent ou décrochent ! 😉

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    • lorenztradfin dit :

      tardivement : ma compagne semble également avoir vu LGL et avait la même impression que toi – « elle se prend pour une grande écrivaine » …

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  4. Ping : Livre Inter 2016 – Liste des livres | Coquecigrues et ima-nu-ages

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