Canard sauvage

Une sortie de théâtre la semaine dernière (MC2) – « Le Canard Sauvage » (Ibsen) dans une mise en scène de Stéphane Braunschweig et une (très belle) traduction de Eloi Recoing. Pièce en tournée – et montrée d’abord au Théâtre de la Colline à Paris.

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 Gregers Werle, issu d’un milieu bourgeois qu’il rejette et homme solitaire épris de liberté et d’absolu, s’est exilé pendant quinze ans dans les forêts sauvages du nord du pays. Il revient dans sa ville natale et va apprendre lors d’une fête donnée chez son père le rôle que ce dernier a joué dans le sort fait à la famille de son ami d’enfance Hjalmar Ekdal. Ce dernier a glissé dans la misère (réduit à faire de la photographie, pour laquelle il n’est même pas doué, et de rêver d’une vie meilleure – avec une hypothétique invention). Gregers est accablé par la condamnation du père de Hjalmar, ancien associé de son père, vivant – devenu un peu fou – sous le toit son fils. Gregers apprend les dessous du bonheur simple mais harmonieux d’Hjalmar, de sa femme Gina et de leur fille Hedvig et se sent investi d’une mission : celle de sauver son ami qui ignore tout des mensonges, des failles sur lesquelles il a bâti son existence. Toutefois dès le premier acte pendant lequel sont exposé les éléments essentiels de l’intrigue et des principaux personnages, le spectateur sait que cette entreprise (quasi-messianique ») sera vouée au malheur et qu’une tragédie est en marche. 

Résumé inspirée par :  http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/article-le-canard-sauvage-de-henrik-ibsen-121868040.html

On n’affronte pas la réalité sans y laisser des plumes; n’est-ce pas ?

La Colline a la très belle idée de nous proposer un livret programme d’une richesse textuelle formidable, livret qui illustre les divers angles d’attaques pour comprendre les mécanismes de la pièce qui joue parfaitement avec les concepts de mensonges (« vitaux »), rêves, illusions qui semblent être essentielles pour pouvoir vivre…. La pièce semble nous dire (100 ans après sa création) qu’il faut arrêter de rêver notre existence au lieu de la vivre…. de même Ibsen nous dessine les contours de la précarité de la vie (ou tout peut basculer d’un moment à l’autre – ce qui me rappelle également la thématique de fond du film « 45 years » (vu deux jours plus tard…. – étranges connexions)…

Toutes les personnes sont vulnérables (sauf le médecin et voisin Rellin, si désabusé et avec ses deux pieds parfaitement ancré au sol).

Les acteurs formidables, justes ; la scénographie sobre avec un très bel effet – déjà vu, mais impressionnant quand-même :  au moment ou la vie de Hjalmar (et de sa famille) bascule, la scène bascule aussi pour devenir une pente glissante…. La direction des acteurs joue un peu plus que d’habitude me semble-t-il avec la « folie » des personnages, et l’ironie et la noirceur comique sont soulignées à souhait.  Ce que révèle aussi une réponse de E. Recoing dans une interview dans :Libération http://next.liberation.fr/theatre/2014/01/14/c-est-un-maitre-de-la-forme-qui-usine-son-texte_972800

Dans la mise en scène de Stéphane Braunschweig, on entend particulièrement la dimension comique du texte. Elle est si présente que cela ?

« Oh oui… Ibsen a une ironie cinglante, un regard très cruel sur ses personnages, même s’il les comprend. Il y a chez lui à la fois de l’empathie et de la colère contre l’imbécillité.

………Oui, mais l’essentiel n’est pas là. Ibsen est un maître de la forme, un perfectionniste qui usine son texte. Si on le suit au plus près, en étant notamment très précis sur le lexique, si on se laisse guider par le souci de la lettre, cela marche. La sensation que j’ai – plus je passe du temps avec Ibsen et plus je repère, de pièce en pièce, au-delà des intrigues, le développement organique de certains thèmes -, c’est que rien n’est lâché au hasard. Il ne s’épanche jamais, ainsi que Kleist peut le faire. Comme souvent dans la traduction, on s’interroge : qu’est-ce qu’on a perdu ? Qu’est-ce qu’on a gagné ? Ce qui reste, je crois, c’est la clarté du dispositif infernal, la possibilité d’amener les spectateurs à l’étrangeté. Une fois qu’on a fait, comme traducteur, le travail de cartographie, de réagencement du puzzle, il y a toujours quelque chose du sens qui échappe, on est pris de vertige et c’est là que l’on touche à la grandeur d’Ibsen. »

Une critique (extrait) par un spectateur conquis comme moi :

 http://operacritiques.free.fr/css/index.php?2014/02/12/2413-henrik-ibsen-vildanden-le-canard-sauvage-1884-traduction-eloi-recoing-stephane-braunschweig-brault-rejon-aubert-duparfait-colline

Peut-être grâce à la substance même délivrée par Ibsen, la traduction d’Éloi Recoing me paraît plus réussie qu’à l’accoutumée, et sonne parfaitement en français, comme si elle venait d’être écrite – sans s’éloigner pour autant de la lettre et de l’esprit de l’original.

On retrouve les qualités des mises en scène de Stéphane Braunschweig : scénographie minimale, capable de seconder les atmosphères, mais laissant au maximum l’espace libre aux comédiens ; époque plutôt contemporaine, mais sans âge ; amplitude de la respiration des répliques – jamais de hâte ni de régularité dans les échanges (c’était le point faible chez Timmermann, par exemple), sans cultiver pour autant, comme d’autres, l’esthétisation du silence.

Et c’est le naturel qui domine, d’une fausse désinvolture qui ne sent pas l’effort. Pourtant, si on regarde le texte et seulement le texte, bien du sens est ajouté.

Dans la distribution, on retrouve notamment Claude Duparfait, tortueux et presque claudicant, tellement convaincant en Rosmer brisé, et Gregers plus torturé qu’exalté ; ainsi que Chloé Réjon en Gina (naguère Nora de la Maison de Poupée , dans ce même théâtre), voix douce, un peu en gorge, campant la femme presque mûre qui n’a rien à prouver, d’un calme plein de sûreté en Gina.
Parfaitement crédible en fillette mais d’une éloquence remarquablement dosée, Suzanne Aubert m’a beaucoup touché en Hedvig.

Et entendre des acteurs parfaitement audibles sans sonorisation (hors effets ponctuels) est un plaisir. La Comédie-Française pourrait en prendre de la graine. 

Pour clore toutefois : la pièce dure 2h30… quand on a comme moi travaillé mollement durant son vendredi, ça passe, même aisément (grâce surtout aussi aux acteurs) … mais il y avait pleins de gens (prioritairement des hommes) qui se sont endormis pendant la pièce….

A propos lorenztradfin

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3 commentaires pour Canard sauvage

  1. CultURIEUSE dit :

    J’aime Ibsen. 2h30, c’est rien! Quand je vois la daube de Tarantino qui dure à peu près ça…j’aime de plus en plus le théâtre.

    J'aime

    • lorenztradfin dit :

      T' »es un chou…. je disais les 2h30 seulement parce que ce vendredi soir il y avait vraiment bcp de dormeurs…. et d’accord pour Tarantino (au cours de son dernier film j’ai quand-même regardé deux fois la montre ce qui n’était pas le cas avec ce cher Ibsen…

      Aimé par 1 personne

      • CultURIEUSE dit :

        J’avais bien lu ta critique des huit…, mais ma fille et mon compagnon en avaient envie. Faut faire des concessions des fois! J’ai détesté. Même pas d’humour comme dans Pulp Fiction et même pas de personnage attachant comme dans jackie Brown, les deux que j’ai apprécié. Je ne veux pas faire la snobinarde, mais Vive Ibsen !

        Aimé par 1 personne

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