La possibilité d’un couple

« La splendeur dans l’herbe » de Patrick Lapeyre

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Présentation-résumé de l’Éditeur :

Pour changer de ce culte de la réussite qu’on nous vend partout, Patrick Lapeyre a voulu créer un couple de perdants : un homme et une femme (Homer et Sybil) qui se rencontrent un peu par hasard, après avoir été quittés par leurs conjoints. Ces derniers, qui sont partis vivre ensemble à Chypre, vont devenir l’objet principal de leurs conversations. Car ils ne vont plus cesser de se parler. Jusqu’au moment où va se nouer une étrange relation amoureuse entre eux deux. Relation dont l’accomplissement semble toujours retardé, comme si la conversation avait pris le pas sur tout le reste. Pour traduire le caractère obsessionnel des personnages, Patrick Lapeyre a utilisé une construction répétitive. De sorte que leurs longues plages de conversation, toujours dans les mêmes lieux, avec les mêmes rituels, donnent l’idée d’une immobilité à la limite du sommeil, comme dans ces contes où les personnages sont victimes d’un enchantement. On pourrait aussi parler d’une musique répétitive, dans la mesure où chaque séquence est une variation par rapport à la précédente. Toute cette histoire, qui sert de fil conducteur au livre, se déroule de nos jours, sur une année environ, et le point de vue adopté est celui de Homer. Parallèlement est racontée une année de l’enfance de Homer, à l’âge de dix ans. De façon à ce que le lecteur mette lui-même en relation (on ne lui donne aucune explication) les événements de l’enfance et ceux de l’âge adulte. Il y a environ trente années de distance entre les deux. Si la première histoire (celle de Homer et de Sybil) se déroule dans la région parisienne, la seconde se passe à Bâle, en 1981, et le point de vue adopté est celui d’Ana, la mère de Homer. Personnage lui aussi obsessionnel et répétitif. Enfin, viennent s’intercaler six séquences dialoguées entre Homer (adulte) et des personnes qu’il semble interviewer. Chacune lui racontant un épisode étrange et décisif de son existence. Le lecteur ayant toute liberté d’imaginer un lien secret entre ces épisodes et Homer lui-même. Mais ce n’est pas un roman psychologique. C’est un livre sur la conversation, sur le plaisir érotique de la conversation et sur la vibration de certains silences : car le plus important évidemment est toujours ce qu’on ne parvient pas à dire. Il y a toutes sortes de silences dans ce roman. Le titre, emprunté à un poète romantique anglais (Wordsworth), fait justement référence à un de ces moments de silence et de perfection, où les personnages, dans un moment d’absence, ont tout à coup l’impression d’apercevoir devant eux « le cœur lumineux de la vie » … Comme si c’était le sujet caché de ce livre. 

Je n’aurais pas dit mieux (LOL).  Les mots clés sont en effet : un H & une F quittés par leurs conjoints  vont se parler et reparler bcp bcp, obsessions, construction répétitive, rituels, immobilité, liberté d’imaginer, vibrations de silences…, variations …

« En général, un amour se substitue à l’autre, en en effaçant progressivement le souvenir, mais dans leur cas tout était différent, vu que leurs rencontres ressuscitaient à chaque fois la présence des deux autres et les condamnaient à passer bon gré mal gré une partie de leur temps avec eux... » (p. 86)

Les 378 pages passent toutefois rapidement, les chapitres sont courts (6 pages max.), va-et-vient entre le « aujourd’hui » et le passé de la mère  de Homer jeune, pages qui donnent des éclaircissements sur son comportement d’aujourd’hui.  J’étais particulièrement captivé pendant 300 pages pour ensuite, malheureusement, comme si un charme s’était rompu, perdre un peu le fil qui me liait aux « intervalles vibratoires » des personnages, d’un coup je ne faisais que les observer pour ne plus participer à leur valse hésitation ou approche en douceur.

Homer m’était assez proche, je reconnais un peu ses hésitations, son envie de « rejouer les scènes qu’il avait ratées. » (p.312). Et ses « antennes » lui permettent de (res-)sentir et/ou entrevoir l’invisible. « Tandis qu’elle lui parlait et qu’étendu dans l’herbe Homer écoutait attentivement sa voix toute voilée – qu’il trouvait tellement suggestive  -, la mystérieuse alchimie de la situation fit qu’il se surprit soudain à imaginer son autre voix, cachée sous la première…. Non plus sa voix sociale, mais sa voix secrète et nocturne (il l’entendait presque) au moment où le voile se déchirait.  » (p. 78)

Il y a une gravité, une mélancolie dans ce livre d’apparence simple et lisse qui, avec le temps qui passe, les compromis, les choix à prendre toujours et toujours, nous offre une musique qui résonne. Comme la « bande son » (Homer joue au piano Satie, Trenet, Schubert). Et d’un point de vue littéraire, le début de la rencontre des deux esseulés se joue sous le signe de David Lodge (que Sybil dévore) – même ton, même légère ironie.

 

 

J’avais moyennement aimé le dernier livre de P. Lapeyre : « La vie est brève et le désir sans fin » https://lorenztradfin.wordpress.com/2012/06/03/traduire-la-vie-est-breve-le-desir-sans-fin/ celui-ci me parait plus abouti, mais il sera à déconseiller aux personnes qui veulent que ça avance vite, qui n’aiment pas la lenteur, les silences ni qu’on les arrache de personnages pour être catapulté dans le passé (qui éclaire bcp) ce qui peut le flux « vibratoire » qui se crée tout doucement entre un H et une F (il faut attendre très très longtemps avant qu’ils se rouleront charnellement par terre…)

« Elle portait ce jour-là sa petite jupe à fleurs, si courte et si légère qu’il se surprit à regretter que leur comportement reste aussi respectueux et leur communication aussi exclusivement verbale. Comme s’ils avaient oublié qu’ils possédaient également des moyens de préhension et de contact tactile, tels qu’en ont les animaux. » (p. 110)

C’est la traduction d’un poème de William Wortsworth qui est mis en exergue et livre le titre :

« Bien que l’éclat qui était autrefois si brillant, se soit évanoui à jamais, bien que rien ne puisse ramener l’heure de cette splendeur dans l’herbe, de cette gloire dans la fleur, n’ayons point d’affliction mais cherchons la force dans ce qui reste après. »

Pour finir une belle critique plus profonde que mes bafouilles :

http://www.ecoledeslettres.fr/actualites/litteratures/roman-contemporain-litteratures/la-splendeur-dans-lherbe-de-patrick-lapeyre/#more-20274

 

 

 

A propos lorenztradfin

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3 commentaires pour La possibilité d’un couple

  1. Simone dit :

    Ah, mais il est très bien, ton article sur ce livre ! Et il donne envie, tout autant que celui du lien !

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  2. Laure Micmelo dit :

    Je ne suis pas une amie, et je trouve que ce billet est très bien aussi 😉 La lenteur ne me dérange pas, et j’ai bien envie de découvrir ce titre.

    Aimé par 1 personne

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