Comment faire l’amour…..

« Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer » (Dany Laferrière – Editions Typo)

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Dany Laferrière est un représentant de la littérature migrante au Québec qui en 1985 a remporté un succès de librairie énorme avec son 1er roman avec ce titre provocateur….

Le lecteur plonge  dans la vie auto-fictionnelle de deux immigrés noirs Bouba et Vieux. Bouba passe son temps à écouter du Jazz (ah cette belle palette de morceaux/titres cités!! Miles Davis, Archie Shepp, Charlie Parker et Coltrane dès la première page) ) et à lire le Coran (tiens!) – le livre en est par ailleurs parsemé de citations….

«  Bouba passe ses journées, apparemment, à ne rien faire. En réalité, il purifie l’univers. Le sommeil nous guérit de toutes les impuretés physiques, les maladies mentales et les perversions morales. Bouba fait, entre deux lectures du Coran, des cures de sommeil qui peuvent durer jusqu’à trois jours. Le Coran, dans sa sagesse infinie, dit : « Tout âme subira la mort. Vous recevrez vos récompenses au jour de la résurrection. Celui qui aura évité le feu et qui entrera dans le paradis, celui-là sera bienheureux, car la vie d’ici-bas n’est qu’une jouissance trompeuse. » (p.12)

Le narrateur, Vieux, a quant à lui deux activités préférées : écrire son premier roman sur une vieille machine à écrire (une Remington qui aurait appartenu à Chester Himes) et drague des filles (ce sont les Miz – Miz Littérature, Miz Sundae, Miz Beauté, Miz Mythe etc…) qui succombent comme des mouches au charme (exotique) de l’écrivaillon.

Dans un entretien Laferrière a expliqué qu’il faut « dire le mot nègre si souvent qu’il devienne familier et perde tout son soufre. » En effet, cette notion de Nègre on la trouve sur quasiment toutes les pages ….

« Regarde, maman, dit la jeune Blanche, regarde le Nègre coupé. Un bon Nègre, lui répond le père, est un Nègre sans couilles. Bon, bref, telle est la situation en ce début des années 80 marquées d’une pierre noire dans l’Histoire de la civilisation nègre. A la bourse des valeurs occidentales, le bois d’ébène a encore chuté. Si, au moins, le Nègre éjaculait du pétrole. L’or Noir. TRISTE LE SPERME DU NEGRE EST BLANC. Par contre, le Jaune remonte le courant. C’est propre, le Japonais, ça prend pas de place et ça connait le Kama Sutra comme sa première Nikon…..  » (p.17)

Saynètes, scénettes de la vie du narrateur, des pensées, parfois tout simplement descriptives des choses anodines , cet élève de Bukowski et Miller* (* Miller dit qu’il n’y a rien de mieux que faire l’amour à midi. Miller a raison. » (p. 45))  chronique la vie quotidienne des deux lascars – et prête souvent à rire (ou au moins à sourire…). Toutefois derrière ce (sou-)rire se cache une réflexion sur la relation Négritude et Occident, blanc vs noir et les affres du travail de l’écrivain face à la page blanche.

« …Je glisse doucement une feuille blanche dans le tambour, place une chaise devant la machine, m’assois tranquillement, pose à mes pieds . une bouteille de mauvais vin et, le rituel terminé, je m’assoupis, rêvant comme vous et moi d’être Ernest Hemingway. Trois heures plus tard, la page encore blanche, je décide de faire plutôt un grand ménage (balai, nettoyage, vaisselle), comme quoi le génie peut s’exprimer partout. » (p.53/54)

Il y’a des moments/passages très drôles dans ce récit, parfois des réflexions désenchantées… Ce qui touche c’est le ton badin, parfois léger, très parlé mais qui dès qu’on réfléchit un peu ouvre des abîmes ….

« ..Ensuite elle a mis un disque hindou, du genre « La musique sacrée des plantes de l’Inde orientale. » T’as beau prêter l’oreille, t’entends rien. Musique de plantes, Vieux. Sont pas bavardes, les plantes. Bon manquait l’encens. Je te le dis, frère : l’Occident ne peut pas bander sans stimulant. « (p. 139)

Le roman a eu du succès et ce qui est drôle et perturbant, c’est qu’il imagine dès ce 1er roman le succès dans les librairies, le premier lecteur qui achètera son libre – dans une mise en abyme  impressionnante : « II a été chaleureusement accueilli par la critique. Jean-Éthier Biais affirme n’avoir rien lu d’aussi fort depuis longtemps. Réginald Martel y voit le signal d’un mouvement vers de nouvelles formes littéraires. (p.148)

Intéressant (après la lecture du roman) de plonger dans quelques réflexions sur le travail littéraire de Dany Laferrière :

Jeu des stéréotypes et séduction dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer

http://mondesfrancophones.com/espaces/psyches/jeu-des-stereotypes-et-seduction-dans-comment-faire-lamour-avec-un-negre-sans-se-fatiguer-de-dany-laferriere/

Jacques W. Benoît a tiré un film de ce livre (avec  Isaach de Bankolé et Maka Kotto) – pas vu….

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Le livre m’a donné envie de lire d’autres livres de D. Laferrière (je me souviens de loin qu’un film de Laurent Cantet : « Vers le Sud » a été réalisé à partir de nouvelles de cet auteur….). Ce n’est pas du tout – en fin de compte – un livre sur la drague et/ou un récit voyeur, mais plutôt une plongée dans la tête d’un écrivain noir qui se cherche, qui lutte avec la page blanche et avec les blancs.

Et sur ça je termine avec une citation (il y’en a sur toutes les 3 pages des trouvailles de ce type) qui peut aussi coller avec nous, les traducteurs, en été caniculaire :

« Au bout de trois jours à taper sans arrêt, les petites lettres m’apparaissent irisées. Les lettres capitales ressemblent plutôt à ces araignées poilues des tropiques. La chambre tangue légèrement sous l’effet Molson. Une épaisse chaleur entre, par vagues successives, dans mon dos. Les consonnes n’arrêtent pas de forniquer et d’engendrer, là sous mon nez.  » (p. 147)

A propos lorenztradfin

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3 commentaires pour Comment faire l’amour…..

  1. Laure Micmelo dit :

    Non alors, si le contenu est sans rapport avec le titre …. Je plaisante bien sûr 🙂 Ca a l’air au contraire intéressant, contrairement au titre très racoleur. Je connais très mal Dany Laferrière, mais Vers le Sud est un bon souvenir ciné.

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  2. CultURIEUSE dit :

    Jamais lu, mais le style des extraits cités me plaît beaucoup. Merci.

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  3. j’ai lu ce livre, et Laferrière, c’est sûr est reconnaissable entre tous !

    Aimé par 1 personne

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