d’empyre en pire

Je ne peux m’empêcher de publier/reproduire ici un article de Sandrine Goeyvaerts lu dans le Monde en date du 12 juin :

Pour les amoureux de la langue, du vin, de l’humour tendre….

Le vin a son vocabulaire mais, entre expressions cocasses et mots utiles, encore faut-il faire le tri. Que veut dire cet expert sommelier, nez plissé, qui lorgne son verre d’un air mal embouché avant de lâcher un cinglant « Il est chargé » ? Pauvre pinard, mis en joue avant d’être mis en bouche. Et que répondre à cette experte ès pifs qui chausse ses lunettes puis prononce une sentence irrévocable : « Il est moustillant ! » Si vous aviez bien perçu une légère bulle, il ne vous serait jamais venu à l’idée qu’il existe un mot pour ça.

La médaille du vocabulaire a son revers : en tordant la langue, voire en lui faisant du mal pour l’adapter à la treille, les professionnels du vin l’ont un peu éloignée du non-initié. Pour asseoir leur magistère, défendre une chasse gardée, certains « pros » raffolent de formules et de mots toujours plus techniques, nébuleux pour quiconque ose s’en approcher sans décodeur.

Le vin féminin traduirait la finesse, la délicatesse, la légèreté propre au beau sexe. Le vin masculin a des testicules et des tanins, des épaules et une cuisse robuste.

Comme il existe autant de mots que de vins, énumérons-en quelques-uns. On puise d’abord à la louche dans les clichés. Jetez-moi la pierre si vous n’avez jamais entendu « il est tellement féminin » ou « viril celui-ci, pas pour les ­fillettes ». Le vin féminin traduirait la finesse, la délicatesse, la légèreté propre au beau sexe. Le vin masculin a des testicules et des tanins, des épaules et une cuisse robuste. Halte-là ! le vin n’a pas de genre, comme les anges, qui n’oublient jamais de ­prélever leur part.

Un vin aura un nez empyreumatique, une bouche coulante ou mâchée, ou alors il sera fûté. Pour ce dernier mot, avec le circonflexe, pas besoin de chercher loin : puant le tonneau. La bouche qui coule, c’est le vin souple et facile à boire. Je ne raconte pas de salades : la mâche est une consistance épaisse et riche en tanins. Quant à l’empyreumatique (ça pique), c’est d’empyre en pire. Voyez des pneus brûlés : vous y êtes. Une odeur âcre, fumée, désagréable.

Goût de souris

Restons dans les défauts. Vin bouchonné ? Une sale histoire, dont les responsables peuvent être trois molécules. La plus courante répond au nom de TCA pour trichloroanisole, suivent Teca pour tetrachloroanisol et TBA pour tribromoanisole. Que ce soit l’une ou l’autre, le résultat est le même : imbuvable !

Le pinard peut avoir un goût de souris, encore une chose qui fâche, un type de contamination lévurienne et/ou bactérienne. En faire un fromage n’est pas nécessaire : en général, il suffit d’attendre, pour que la souris se terre et ne soit plus perceptible. Ouf ! A l’inverse, s’il est bretté, paniquez : la brettanomyce, levure révérée des zythologues, est la hantise des amateurs de vins. Tolérée en doses riquiqui, si elle croit et multiplie, ça sent le gaz et d’autres choses pas ragoûtantes.

Piqué ? Pas des hannetons ! Il y a bien une histoire d’insectes, mais elle réfère plutôt à la mouche : la drosophile, attirée par le vin tournant au vinaigre.

Il a un goût de grêle ? On ne vous demandera pas de sucer des glaçons, le vin est juste rendu sec et désagréable (pourri, moisi) par l’humidité.

Il est en réduction ? Foin de quelconque rabais, au contraire. Plutôt que de vous pousser à la consommation, la réduction vous encourage à attendre. Phase normale et pour ainsi dire naturelle, elle le fait se replier sur lui-même, comme l’ado boutonneux se claquemure dans sa chambre. La métaphore est si parfaite que le parallèle odorant fonctionne également. Un vin réduit sent l’ado en crise, et vice versa. Heureusement, ça ne dure pas.

Odeur de ventre de lièvre chaud

Un cru est quelquefois qualifié de soyeux, voire de séveux : il appelle au ­renouveau, au printemps dans la bouche, et donne une impression sirupeuse. Vineux, c’est la moindre des choses – dit-on d’une bière qu’elle est bièreuse ? Ce mot s’emploie pourtant, a fortiori quand il s’agit de champagnes, qui sont des vins, rappelons-le encore, la bulle en plus !

Dur ou ferme ? Tout est question de doigté et d’équilibre. Si l’on aime un vin ferme, c’est-à-dire avec de la tenue et du corps, quand il est dur, c’est l’amer à boire.

On croit parfois savoir et on se trompe : un vin bourru n’a pas mauvais fond, il est juste troublé par la lie.

Au rayon animal, on vous parlera parfois d’odeur de ventre de lièvre chaud, voire de sa semence. Au-delà des considérations bassement pratiques qui font se demander par quel truchement on peut arriver à identifier de tels effluves, il est évident que ce type de commentaire fait jaser, et beaucoup sourire. Mêmes remarques pour le cul de poney. Qui eut cru que le postérieur de cet équin nain servirait autant aux œnophiles de tous bords ?

Long comme un jour sans vin

Il a de la bouteille ? Ce principe un peu éculé selon lequel plus un vin est vieux meilleur il est s’appliquerait aussi aux hommes ; des études à ce sujet sont en cours. Pour le vin, il est déjà prouvé que ce n’est pas forcément vrai.

Un tel est charmant, plein d’allant, joliment construit. On le pare alors d’adjectifs qui font écho à une langue passée : gouleyant vient de goule, ancienne forme de gueule. C’est le vin qui va facilement au gosier. Chez nous, il est désuet, mais nos camarades québécois l’utilisent encore, tabarnak ! Celui-là a de la cuisse, une belle robe, de la chair, de la bouche, du croquant, de la matière, ou il est austère, fermé, compliqué, monolithique. Il de l’amplitude ou de la rectitude, il est traçant. Il en voit de toutes les couleurs : tuilé, ambré, grenat, violet, doré, orange…

Causez, mais gardez en tête que lorsqu’il est bon, il faut le boire.

Les tanins qu’ils soient serrés, marqués, grossiers, souples, fondus ou fourrés (« sensation précieuse d’onctuosité et de velouté », sic) enrichissent le lexique.

On pourrait continuer l’inventaire, long comme un jour sans vin. Est-ce le plus important ? Causez, mais gardez en tête que lorsqu’il est bon, il faut le boire. Causez, mais que ça ne vous empêche pas de lui tourner autour, de l’asticoter, le titiller. Mettez-y le nez, mettez-y la langue, et même les doigts sur le clavier : le meilleur vocabulaire est le vôtre. Et le plus beau son sera toujours le « pop » du bouchon.

Sandrine Goeyvaerts

https://lapinardotheque.wordpress.com/category/vokabulaire/

A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
Cet article, publié dans Non classé, est tagué , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour d’empyre en pire

  1. Un goût de souris … je finirai parano

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s