Hérétiques

Cuba « La fin d’un interminable cauchemar » (L’écrivain Leonardo Padura raconte pour Le Monde les espoirs des Cubains après le rapprochement avec les Etats-Unis… – « Juifs de France : la tentation du départ » (Le Monde daté du 21.1.2015)…..

« Beau » « double-titre » de mon quotidien préféré qui sied à merveille à la fin de ma lecture de « Hérétiques » de Leonardo Padura (Métaillié), traduit de l’espagnol cubain par Elena Zayas (et en séptembre 2014 dans la liste des livres du jury Interalliés).

Rectaunenews27aout

Le hasard des choses de la vie a fait que ce livre, sorti en août 2014 a croisé mon chemin, après des déclenchements multiples : une belle critique dans le Monde, le film « Retour à Ithaque »  (https://lorenztradfin.wordpress.com/2014/12/06/retour-a-ithaque/), un article enthousiaste d’une amie blogueuse https://lectriceencampagne.wordpress.com/2014/10/22/heretiques-de-leonardo-padura-metailie-traduit-par-elena-zayas/,  le fait que pour la première fois depuis 35 ans, de hauts responsables américains foulent ce mercredi (21.1.2015) le sol cubain …. un début de dialogue….et last but not least les sujets « philosophiques » traités dans ce grand roman coïncidaient avec le massacre « Charlie » de 17 personnes (11.1.2015) soit parce qu’ils étaient juifs soit parce qu’ils avaient exercé leur droit à la liberté de créer/penser.

Hérésie :

Doctrine, opinion qui diffère des croyances établies; doctrine contraire aux dogmes établis d’une religion;  Doctrine, opinion, méthode qui choque les opinions couramment admises; ce qui heurte la tradition, les us et coutumes; défi au bon sens, à l’usage établi. (source: http://www.atilf.fr – Trésor de la langue française) – tandis que l’auteur rajoute en exergue : ) Fam. : Cuba. Se dit d’une situation : “être hérétique”. Être très difficile, spécialement sur le plan politique ou économique. (Dictionnaire de l’Académie royale de la Langue espagnol)

Face à la richesse de ce livre de 603 pages je ne sais pas bien ou commencer…..

Le roman est constitué de quatre parties distinctes mais intimement liées et entre-mêlées :

La Havane 1939. (le livre de Daniel) Le jeune Daniel Kaminsky vit chez son oncle Joseph installé à La Havane « la ville assourdissante », loin du quartier des bourgeois juifs de la Cracovie de son enfance et attend l’arrivée du S.S. Saint Louis parti de Hambourg 15 jours plus tôt avec 937 juifs « autorisés » à émigrer (le  « départ « de la première phrase) . Son père, sa mère et sa sœur sont parmi les émigrants avec, dans leur valise un petit tableau signé Rembrandt qui devrait leur servir de « droit de passage ». Toutefois, les occupants du bateau, une fois amarré à La Havane ne pourront pas descendre – le bateau va retourner (en passant pas NY – ou il sera refoulé aussi – et de retour en Europe (……)….http://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Louis_%28paquebot%29

Rembrandt Tête du Christ Detroit

La Havane 2007. Le héro d’autres romans de Padura ,  l’ex-policier Mario Conde (54 ans) va être contacté par le fils de Daniel Kaminsky qui le charge d’éclaircir la disparition (et la réapparition du dit tableau de Rembrandt à une vente aux enchères (bloquée) – parce que tout porte à croire que le tableau se trouvait depuis 39 sur le sol cubain.

Amsterdam 17e siècle : (le livre d’Elias) L’atelier de Rembrandt – le grand maître engage un jeune juif qui contre toute loi juive veut devenir un peintre. Cette partie est particulièrement touchante (et remuante) de par les dialogues entre le jeune juif et son maître. Parce que le jeune homme va comprendre « à quel point il avait transgressé la limite que sa religion et son époque lui avaient imposée. » (p. 357)  Ce « livre » résonne par ailleurs parfaitement avec l’actualité ainsi qu’un autre livre en lecture (« Echapper » de Lionel Duroy – « suite imagée » de « Leçon d’allemand » de Lenz avec au centre – à côte de l’alter ego de Duroy le peintre Emile Nolde interdit de peindre sous les nazi (parce qu’ils ne répond pas à la « conception national-socialiste du monde ») « …on a beau bannir les peintres, les frapper de cécité, rien n’y fait. Et quand on leur coupe les mains, ils peignent avec la bouche…. ».

rembrandt    det-self-portrait-by-rembrandt-old

« La plus révélatrice de toutes les histoires humaines, c’est celle que décrit le visage d’un homme….Regarde bien. Là, près du visage, du côté du spectateur, c’est là que tu dois placer le point lumineux. Tu évites de la sorte un contour trop précis de l’autre joue. Tu parviens à ce que le visage ne soit plus regardé en bloc, comme une unité. Ce qui importe, ce sont les traits, en particulier les yeux, où tu dois trouver l’esprit et le caractère…. » (p.269)

La Havane 2008/9  (. »..une ville qui en s’éloignant enfin de son passé, avec ses ruines physiques et morales, annonçant un avenir imprévisible » – p. 412):  (le livre de Judith) – Mario Conde va chercher d’éclaircir la disparition d’une jeune fille (occasion pour nous les lecteurs d’apprendre pleine de choses sur les difficultés des cubains de s’en sortir, de la désillusion des jeunes (mouvements genre « émos »)… la question du tableau sera résolu aussi. Cette partie laisse également une place assez importante à la relation entre Condé et la belle Tamara (« dès lors, Tamara et Conde (qui traînait un divorce et une séparation plutôt traumatisante) avaient entretenu une relation agréable et paisible dans laquelle chacun donnait à l’autre ce qu’il avait de meilleur, sans renoncer à ses ultimes espaces personnels. Conde pensait même que la santé de leur liaison était peut-être fondé sur le fait qu’aucun d’eux, même s’il y pensait parfois, n’avait osé prononcer, en vue d’une concrétisation, le mot fatidique : mariage. » (p. 422)

J’ai finalement du mal à bien et simplement résumer ce livre, « bercé par les Beatles, les mélodies noires de Creedence Clearwater Revival, Chicago… (ainsi que « L’attrape-Coeurs » de Salinger) parce que – comme je l’ai déjà dit – les parties sont intimement et souterrainement liées l’un avec l’autre, parce qu’au sein des parties (ou livres) il y a des digressions, des sous-récits, des personnages « secondaires »…. dont certains particulièrement attachants.

De plus cela ne dit rien sur le ton, l’ambiance, les tragédies, les (petites) joies…. souvent truculents.

« Alors eux, les jeunes, il ne calculent rien : certains partent où ils peuvent, d’autres veulent le faire, d’autres encore vivent de la débrouillardise ou font n’importe quoi pourvu que ça rapport de l’argent : prostituées, chauffeur de taxi, souteneurs….Et d’autres deviennent freaks, rockeurs, émos. Si tu additionnes tous ces « autres », tu verras que e compte est sévère, ils sont extrêmement nombreux. Voilà la situation. Ne cherche pas davantage. Voila ou nous sommes arrivés à force de seriner ces histoires de rivalité fraternelle pour être le collectif vainqueur de l’émulation socialiste et brandir la bannière de l’avant-garde nationale et de l’ouvrier exemplaire. – Putain ! dit Conde, maintenant accablé. Ou, comme il préférait toujours dire, a-câblé : lui, il avait débranché… (p. 506)

Je dois avouer que la dernière partie m’a laissé un peu sur ma faim, m’a moins touché (ou est-c’était un trop plein?) …..  et que c’est la partie Rembrandtienne à Amsterdam qui m’a remué le plus, d’autant plus que je l’ai lu au moment des attaques terroristes (et de la marche « Je suis Charlie ») . J’avais déjà, dans une entrée dans mon blog cité un passage clé :

« …..Calvin, qui avait trop lu votre Bible à vous, les juifs, pensait aussi que faire ce que je fais (nda : peindre) est un péché . Mais si je pèche ou non, c’est mon problème, pas celui des autres calvinistes. Car au bout du compte je devrai résoudre seul avec Dieu et, à la fin, ni les les prédicateurs, ni les curés, ni les rabbins ne m’aideront…. Pour un artiste, toutes les formes d’engagement sont une entrave : que ce soit pour son Eglise, dans un groupe politique et même pour son pays. Ils réduisent ton espace de liberté, et sans liberté il n’y pas d’art…. » (p.271)

La traduction…. difficile à juger. Elle m’a paru très bonne, mais parfois – pas étonnant dans ce grand maelstroem de phrases longues et alambiquées –  il y avait de petites phrases qui me semblaient lourdes (l’espagnol utilise parfois des phrases longues comme un serpent mais qui tiennent debout sans problèmes, là, parfois j’avais l’impression d’un bavard…. ce qui m’ a fait me « décâbler » parfois, un peu…. Malheureusement mon espagnol n’est plus assez (n’a jamais été aussi) bon que je puisse lire ce livre en VO d’une richesse de vocabulaire énorme. Donc chapeau à la traductrice ….

« il sortit du lit en prenant soin de ne pas altérer (le verbe me parait bizarre, ndb) le sommeil placide de la femme, dont la bouche entrouverte laissait échapper un filet de salive argentée et un ronflement presque musical que la sécrétion rendait peut-être plus aigu. » (p. 21)

Un livre essentiel, pas facile du tout et aussi bien un livre historique (sur Cuba, sur le XVIIe siècle, sur les juifs, sur les artistes et leurs motivations…..), un polar mou, une histoire d’amour….Il faut de la résistance pour parcourir cette somme, mais quelle satisfaction (intellectuelle aussi) une fois sorti – regardant le monde (Cuba, les artistes, les juifs…) avec un regard modifié.

Un site avec des tableaux de Rembrandt :

http://rozsavolgyi.free.fr/cours/arts/conferences/Rembrandt,%20La%20Ronde%20de%20nuit,%201642/index2.htm

A propos lorenztradfin

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3 commentaires pour Hérétiques

  1. Formidable, Lorentz ton article ! Comme c’est dur de parler de ce livre, n’est-ce pas ? Il va être aux Quais du Polar, Padura, je brûle d’impatience. Comme toi, j’ai senti quelques faiblesses ( on ne peut pas dire si elles sont dues à la traduction ou pas ) mais c’est tellement perdu dans le talent du bonhomme que ça n’a aucune importance pour moi. J’ai comme toi, préféré la partie chez Rembrandt. Un grand livre par un grand écrivain

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  2. culturieuse dit :

    Le jeune juif qui veut peindre me fait penser à un livre que j’ai lu il y a longtemps: « le don d’Asher Lev » de Chaïm Potok. J’aime beaucoup la citation de la page 271. Merci!

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