Timbuktu

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« Timbuktu » du mauritanien Abderrahmane Sissako (c’est le premier film que j’ai vu de lui – je n’ai pas vu « Bamako », son précédent film).

Beau film qui remue (il a déclenché une heure et demie de discussions avec les amis – on était à 6).

Le film a reçu à Cannes 2014 le Prix 2014 du Jury œcuménique :  « Ce film, explique le jury, raconte la vie et la résistance digne d’hommes et de femmes à Tombouctou qui veulent vivre selon leur culture et leurs traditions, tout en intégrant les moyens modernes de communication. Il dénonce de manière forte mais subtile les horreurs issues d’une vision extrémiste de la religion. Le Jury œcuménique a voulu récompenser ce film d’une très grande beauté formelle, pour son humour et sa retenue. Ce film, tout en critiquant l’intolérance, éclaire l’humanité qui demeure en chaque homme. »

Le film a  une force narrative que je dirais quasi-universelle + des images d’une beauté folle ainsi qu’un contexte qui colle à la réalité du moment.

Timbuktu (Sissako n’a pas pu tourner à Timboucto) est sous l’emprise des Djihadistes. Ville qui – c’est ce que j’ai pu lire – a toujours favorisée la pratique d’un Islam non-radical. Berbères, Touaregs et Peuls (incroyable le babel des langues – les djihadistes ont besoin d’interprètes pour les dialectes + l’anglais + le français…), tous y vivaient en parfaite harmonie,  avant l’arrivée Des djihadistes imposant la charia.

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Sissako nous montre cette « imposition » avec des images de djihadistes en moto, qui dictent avec un mégaphone les « règles » et les sanctions en cas de non-respect: pas de jeux, pas de musique, pas de chants, pas de cigarettes, interdiction de s’asseoir dans la rue (même devant chez soi ) et bien entendu port du voile, de gants et de chaussettes obligatoire pour les femmes. Ces images défilent en vignettes (courtes scènes) : les hommes crachotant dans leur mégaphone, qu’on arrive même pas à comprendre; la révolte de la poissonnière qui ne veut pas mettre de gants….(comment travailler le poisson avec les gants?); le djihadiste qui doit téléphoner son supérieur pour savoir quoi faire quand il trouve une source de musique, mais qu’elle accompagne des paroles à la gloire d’Allah…..; un jeune (rappeur dans une vie antérieure dans le pêché) qui n’arrive pas dire face à une caméra son texte à la gloire des djihadistes et contre les méfaits des influences de l’Occident….. (reste ouvert si c’est parce qu’il n’y croit pas? Qu’il est manipulé?), un autre qui apprend à conduire dans le désert (et se cache pour fumer….!), un match de foot sans ballon (belle danse ironique)  tout est dit et jamais avec le marteau et sans donner l’impression d’être un catalogue…. juste un Absurdistan inquiétant, puisque derrière ces violents se cache des êtres faibles avec leur désirs « normaux ».

Magnifiques images….  (Sofian El Fani – le chef opérateur tunisien de Kechiche entre autres) …. Une petite séquence admirable : Kidane a tué (sans intention?) un  pécheur qui a tué une de ses 8 vaches (elle s’appelle « GPS »). La camera va au loin, on visualise le beau fleuve qui serpente dans un magnifique paysage, au milieu de « tableau » on voit comme Kidane s’éloigne lentement vers la gauche (de l’écran) tandis que le pêcheur agonise à droite de l’écran… Le plan dure le temps de la traversée du fleuve, la violence de l’agonie, de la mort, la douleur et les regrets d’avoir tué restent invisible au spectateur, il ne voit que deux points qui se trouvent sur la même ligne et qui s’éloignent….

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Les Cahiers du Cinema ont « démoli » le film n° 706p.44 – « Tombouctou sans Tombouctou », le film ne serait que « esquissé ». Je ne suis pas d’accord. Je préfère de loin la « lecture » du site et de la la revue de référence des cultures africaines « Africulture » :

La répression est là : coups de fouet, jugements expéditifs, et une lapidation où ne dépassent que les têtes des corps enfuis en terre, qui fut pour Abderrahmane Sissako à l’origine du film.

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Mais pour ne pas sombrer dans le pathos, il instille de l’humour, ce « tragique vu de dos », comme le disait Genette. Plus le sujet est dramatique, plus il faut du recul. Son humour est ravageur car révélateur de l’hypocrisie des envahisseurs et de leurs ridicules contradictions. La police islamique cherche à localiser le chant et la musique mais que faire quand ce sont des louanges à Dieu ? Venus de Lybie, les Djihadistes ne parlent que l’arabe dans ce pays où tamashek et bambara se mêlent avec pour dernier recours le français. Cela donne de savoureuses situations. De même que pour la propagande filmée qui doit être efficace : comme chez Godard dans Ici et ailleurs, il faut composer les éléments de l’image pour la rendre politiquement signifiante. Toujours, le discours convenu masque la réalité du désir et du plaisir, à l’exemple d’Abdelkrim (Abel Jafri), ce chef djihadiste qui se conduit comme un enfant. La terre, le Djihadiste interprété par Hichem Yacoubi la soulève dans la chorégraphie cosmique issue de sa prière. Magnifique scène magnifiquement filmée, où la caméra de Sofiane El Fani (l’opérateur d’Abdellatif Kechiche sur La Vie d’Adèle) capte des détails qui agissent comme autant de métonymies. A ce moment du film, la poésie prend le pas sur la dérision. Avec la même force que la fin du Blow up d’Antonioni, les jeunes disputent un match de foot orchestré sans ballon… Car ce peuple résiste au quotidien, « chantant dans leurs têtes une musique qu’on leur a interdit de chanter », disait Sissako à la conférence de presse du film à Cannes avant de devoir s’arrêter de parler, le temps de reprendre le dessus sur son émotion. C’est cette résistance qu’il a voulu documenter, et notamment celle de ces jeunes qui font quand même de la musique et de cette femme qui ose encore chanter, voix si belle et émouvante de Fatoumata Diawara qui tentera encore de chanter sous le fouet… On pense au poète-chanteur Marwan qui dans Le Destin de Youssef Chahine était menacé par les intégristes et s’écriait : « Je peux encore chanter ! ». Cette résistance, « c’est la vraie libération », disait encore Sissako, « plutôt que celle de ceux qui récupèrent tout ! ». C’est le visage de cette résistance qu’offre Timbuktu à ceux qui ont subi la répression. C’est le visage de sa fille Tayo et de sa femme Satima que le berger touareg Kidane voudrait désespérément revoir avant de mourir. Et c’est justement sur ce visage de Tayo que se termine le film, car l’objectif de Sissako est de rendre leur visage à ceux que l’on réprime. Tayo ne cesse de chercher le réseau pour son téléphone portable : que peuvent les Djihadistes contre le désir de communiquer ? De jouer ? De s’aimer ? De chanter ? Leur répression est dérisoire : leur chef Abdelkrim en vient même à faucher à la mitraillette des herbes qui composent une toison dans le creux des dunes, image sensuelle qui clôturait déjà Heremakono, évocation du féminin qui devrait irriguer la société. « L’humiliation ne doit pas durer », dit le berger Kidane mais son altercation avec le pêcheur noir Amadou ne sera pas vengeance. De quelle humiliation s’agit-il ? Celle subie par les Touaregs dans la confrontation entre peuples maliens ? Celle de ne pouvoir mener sa vie de nomade ? La scène de leur confrontation est d’une grande maturité formelle, la patte d’un cinéaste qui sait où placer la caméra et dans quelle lumière tourner. Il fait de ce pari risqué de réagir à chaud à l’actualité une démonstration de sensibilité, d’intelligence et de créativité. Plus encore, il restaure à chacun le droit à son humanité. Ce Djihadiste qui compatit tout en interdisant de le traduire est un homme fourvoyé, mais un homme quand même. La fragilité des Djihadistes est certes objet de dérision mais signe aussi de ces faiblesses qui les font appartenir à la communauté des hommes. Sans jamais renier sa condamnation de l’extrémisme, Abderrahmane Sissako dialogue par le cinéma avec la même fermeté mais aussi la même dignité que le sage imam de la mosquée de Tombouctou avec ceux qui exercent leur terrible répression. Sa dérision tragicomique n’est pas manque de respect mais lucide état des choses. Il s’engage et nous engage pour une vision humaniste forcément plus complexe que les raccourcis médiatiques. Timbuktu, le chagrin des oiseaux, ce film au si beau titre, est à la fois hommage aux souffrances et aux morts et célébration de la résistance des vivants. Seul un cinéaste de grand talent pouvait réussir ce pari de leur rendre un visage dans une telle cohérence et avec une telle sensibilité. – http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=12233

 

 

A propos lorenztradfin

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6 commentaires pour Timbuktu

  1. je pense aller le voir, vacances de mon mari, profitons-en !

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  2. J’ai adoré ce film même si j’en suis sortie muette de douleur d’effroi aussi devant tant de cruauté et la bêtise de l’espèce humaine! La salle à bien mis 5 mn a se lever aussi ! j’ai moi aussi fait un « petit » article (au regard du vôtre) http://wp.me/p51iaU-d2
    Votre blog est une source inépuisable de lectures dans de très nombreux domaines… votre entourage à de la chance, que de culture!

    Une chose m’amuse, le nombre impressionnant de « catégories »…cela m’amuse d’autant plus que j’ai moi aussi du mal à tout rentrer dans 4/5/6…depuis quelques mois je classe et reclasse et j’en ajoute en permanence!
    Je reviendrai, mais vous avez vraiment trop d’avance pour que je puisse lire TOUT!

    Aimé par 1 personne

  3. Ping : Timbataclantuktu | Coquecigrues et ima-nu-ages

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