pas pleurer

Prix Goncourt de cette année et premier livre que je lis de Lydie Salvayre.

9782021116199

Slate (Ursula Michel)  l’avait bien écrit :  « Si Pas pleurer surnage parmi les quatre titres en lice, c’est aussi le signe d’une liste peu ambitieuse, voire carrément incompréhensible. Les dix membres de l’Académie Goncourt ont commis, en rayant L’Amour et les forêts d’Eric Reinhardt, un crime littéraire. »

Je n’irai pas jusqu’à crier au « Crime » mais je ne suis pas loin de penser la même chose. J’avais d’abord lu le livre de L. Salvayre (et immédiatement ensuite celui de E. Reinhardt – ) – et je pense, avec toutes les réserves sur ses longueurs ou autres métaphores faciles ou la bovarisation du personnage, que la « valeur littéraire » du livre de Reinhardt est plus grande. https://lorenztradfin.wordpress.com/2014/12/05/in-cauda-venenum/

« Pas pleurer » est un livre hommage, d’une part à sa mère  Montsé et son amour (français) de jeunesse à Barcelone en plein guerre d’Espagne, d’autre part à Bernanos   http://www.georgesbernanos.fr/ .

On pourrait résumer ainsi (pour ne pas piquer la 4e de couv’ : La vie d’une femme simple et modeste dans un monde d’hommes en guerre.  L. Salvayre a écouté sa mère raconter toute cette épopée (juillet 36!), la seule période heureuse de sa mère (et la seule qu’elle n’a pas « gommé de sa mémoire »), et l’a transcrite ensuite – dans le langage coloré et espagnolisant (« as-tu comprendi?)….et lardé de grossièretés de sa mère… – pour nous dresser un tableau d’un pays en guerre (de factions). La mère de L.S. avait 16 ans à l’époque de la guerre, donc tout ce qu’écrit est la résultante du filtre de la mémoire de sa mère, son point de vue (de gamine qui devient femme)… complété par des informations glanées dans les livres d’Histoire ET surtout des textes écrits par Bernanons qui lui avait un regard plus « réaliste » et désabusé sur ce qui se passait dans cette guerre (les guerres sont sales – des deux côtés).

La Guerre d’Espagne était une drôle de guerre – Conflit de générations, conflit des gens lettrés (les intellectuels) et des « incultes » (les paysans – souvent exploité), conflit de la classe dominante (les propriétaires des terres, qui savent lire, communiquer, discourir), épaulée par la (sainte) Eglise (catholique), des communistes (vive les dogmes révolutionnaires – ce qui m’a rappelé bel et bien « Viva »), des socialistes, et tous les autres….

Quelques pages (descriptions) savoureuses – p.ex. celles sur Doña Pura – ou la scène dans le café de Bendicion typique pour le style navigeant de L. Salvayre:

« Déclamations, controverses, je pioche, objurgations, obscénités, conjectures effarées, je passe, développements socratiques, envolées cervantesques, double-quatre, tirades passionnées contre les exploiteurs, considérations atténuatives, c’est à toi,moqueries sceptiques, il se la touche ou quoi, propositions et contre-propositions se succèdent ou s’interpénètrent, rythmées  de coño éternués toutes les deux phrases et, pour renforcer les propos, de Me cago en Dios ou Me Cago en tu puta madre, souvent réduits pour plus d’éfficacité en un Me cago en, tout court….. » (p.60)

des images parfois hilarantes ((« …il semblait éprouver une certaine jouissance à décrocher le téléphone (son orgasme bureaucratique, disait José, me dit ma mère« -p. 178), des  extraits de Bernanos captivants (p.ex. la petite leçon d’épuration nationale (p. 97 ss), bombardement de FAI, POUM, PCE, Phalange et autres CNT  – qu’il faut bien rechercher dans un dictionnaire parce que pas (ou peu) d’explications, ce qui fait que le roman va surtout permettre au lecteur que je suis, de m’intéresser à ce pan d’histoire, de le compléter par des recherches sur internet (entre autres http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27Espagne), se rappeler Hemingway ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Pour_qui_sonne_le_glas_%28roman%29)  que d’être particulièrement ému de la vie et du personnage de la mère de L.S.

Toutefois, je vais certainement lire un autre livre de L.S. , son style mélangé de langage parlé, châtie (plein de subjonctifs) ou savant – j’ai dû sur les 278 pages chercher au bas mot une 15e de termes (françaises – pour les phrases espagnoles – souvent non traduites – je suis gré à mes Etudes d’espagnol….) – j’en ai cherché aucun chez Reinhardt, et pourtant….

Pour finir l’extrait d’une critique/lecture assassine (qui dépèce, et je suis gentil) le style de Lydie Salvayre ( http://www.juanasensio.com/archive/2014/11/05/pas-pleurer-de-lydie-salvayre-ou-le-goncourt-de-la-vulgarite.html).  Je trouve que l’auteur y va un peu trop lourdement, mais cela permet de voir un peu le déchaînement de la critique sur ce livre et sur les lauréats du Goncourt en général.

Lisant donc le pidgin (pardon ! le frañol) faussement savant dans lequel notre romancière sans talent fait s’exprimer sa mère, je n’y ai absolument pas reconnu celui de ma mère, preuve que son invention est artificielle et pas même crédible, preuve que son invention ne parvient pas à transcender des contingences purement particulières. Voulant sans doute faire sourire, voire rire son lecteur, Lydie Salvayre atteint un grotesque involontaire qui se retourne contre elle. Prenons un exemple qui vaudra mieux que bien des explications : «Alors quand on se retrouve en la rue, je me mets à griter (moi : à crier), à crier» (p. 13) ou bien «Tu l’as comprendi ma chérie, me dit ma mère» (p. 86). L’invention verbale est ici proche du degré zéro qui parvient à congeler même le plus bienveillant des lecteurs, puisqu’il ne s’agit dans ces deux cas, déclinés tout au long du roman («hablent», p. 116, pour parler, provenant de l’espagnol «hablar», «romper» à la même page pour rompre), que d’adapter un verbe espagnol (gritar pour crier, comprender pour comprendre, ou encore, p. 79, permitir pour permettre) en le francisant grossièrement. Cet effet, comme une escopette antédiluvienne, ne peut tirer qu’un seul coup, là où Lydie Salvayre nous troue de rafales, sans compter le fait que ce procédé grossier de calque fait de sa mère une imbécile bien davantage qu’une pauvre immigrée éprouvant des difficultés à s’exprimer dans une langue qui n’est si visiblement pas la sienne et ne le sera jamais. Pour ne pas être accusés de ne citer qu’un seul procédé stylistique et ainsi d’appauvrir volontairement la richesse de l’écriture de notre romanceuse (la vulgarité, derechef), accordons à Lydie Salvayre qu’elle procède à ce type de calque expéditif et convenu en l’adaptant à des noms, ce qui donne «riquesses» (p. 114) pour richesses, de l’espagnol «riquezas», ou bien «siègle» (p. 120) pour siècle, de l’espagnol «siglo», «mezclée» (p. 136) pour mélangée, de l’espagnol «mesclada», etc. En un mot, ce procédé est non seulement simpliste mais ridicule, et il parvient en outre à ridiculiser le personnage que Lydie Salvayre prétend nous rendre le plus proche et intime, la moins ridicule donc, la mère de sa narratrice. Je ne donne qu’un seul exemple du ridicule que provoque le débraillé lexical de l’héroïne : «cet été où tous les principes se renversent, où tous les comportements se renversent, où tous les sentiments se renversent, faisant basculer les cœurs vers le haut vers le ciel, ma chérie, c’est ce que je voudrais que tu comprends et qui est incompressible» (pp. 125-6).

……

nous passons au deuxième ingrédient stylistique dont Lydie Salvayre farce son écriture comme une piètre cuisinière sa dinde mal décongelée : l’anaphore de l’adverbe (le plus souvent) ou bien de l’adjectif au sein d’une même phrase : «Bernanos ne peut observer sans nausée ces meurtres perpétrés au nom de la Sainte Nation et de la Sainte Religion par une petite troupe de fous fanatiques enfermés dans la folie fanatique de leurs dogmes» (pp. 91-2) ou bien encore : «ils retroussent patriotiquement leurs manches et affûtent patriotiquement leurs armes afin d’éliminer la racaille qui ne pense pas comme il faut» (p. 99). Il est sans doute inutile de préciser que ces termes visent les nationalistes, catholiques purs et durs, franquistes et fascistes contre lesquels, nous y reviendrons, Lydie Salvayre déploie sa terrifiante et anaphorique colère. Ailleurs, nous avons même droit à la triple répétition d’un adverbe («insidieusement», pp. 105-6), voire à la quintuple répétition d’un verbe («imprégnait», p. 159), signe sans doute que Lydie Salvayre est franchement très énervée contre l’inadmissible carcan que la tradition, le dogme et la rigoureuse stratification sociale de l’Espagne de l’époque font peser sur sa mère, alors jeune, la belle Montse (diminutif de Montserrat), qualifiée de tête de linotte pardon, de «litotte» (sic, p. 135) par cette même héroïne devenue âgée et amatrice de «français bancal» (p. 111) que sa fille s’efforce, nous dit-elle, de redresser.

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5 commentaires pour pas pleurer

  1. Micmelo dit :

    J’ai beaucoup aimé Pas pleurer, mais dans un autre style, toujours livre hommage mais aux femmes écrivains, 7 femmes est dans un style différent, « normal » et toujours aussi plaisant.

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  2. Pas encore lus, ni l’un ni l’autre…Comme j’ai une pile monstrueuse, je vais sans doute attendre ! 😉

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    • lorenztradfin dit :

      il y’a tellement de livre…. je te comprends. Toutefois curieux de connaitre ton avis sur le Reinhardt…. Je pense ce livre est lu différemment par les femmes que par les hommes….

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      • je ne suis pas sûre que ce genre de bouquin soit pour moi; les histoires de couples ne m’intéressent pas tellement, l’intime comme seul sujet, c’est pas trop mon truc…Il doit y avoir des raisons profondes à ça, j’imagine…En tous cas, si je le lis, je ne manquerai pas de te donner mon avis !

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