In cauda venenum

Rien de mieux que l’expression « In cauda venenum » (Ce texte vous flatte dès le début, mais il fait très mal à la fin) pour décrire le processus de  désir d’être, de désêtre couché sur 366 pages par Eric Reinhardt : « L’amour et les Forêts ».

Mais en guise d’introduction gentillette d’abord un morceau de musique : « (Sweet) surrender » …. chanson des Dire Straits citée dans  le roman.

Je n’avais encore lu aucun des livres de Reinhardt (pourtant appréciés dans la blogosphère et le monde éditorial – ses 2 derniers : « Cendrillon » et « Le système Victoria » et consideré par J. Garcin comme « meilleur peintre de femmes de la littérature française contemporaine »).  J’ai pris ce livre dans les mains incité par les commentaires d’Erna (https://wordpress.com/read/blog/id/64687987/) , d’une amie qui m’écrivait « J’ai oublié de vous parler de:l’amour et les forêts. Bien ėcrit et remarquablement subtil sur les ratages du couple. »ainsi que émoustillée par une multitude de lecteurs (de fait, surtout des lectrices) enthousiastes.

Alors, je vous le dis d’emblée : je suis un peu partagé entre un enthousiasme bouleversé et la stupéfaction face à cette « auto-fiction intimiste ».

téléchargement

Tout commence par une lettre envoyée à l’auteur par une lectrice (Bénédice Ombredanne). Elle le touche de par la manière qu’elle a de parler d’un de ses romans précédents (« Cendrillon »?). Après quelques hésitations l’auteur la rencontre. Une première fois (mars 2008) et 6 moi plus tard une 2e et dernière fois, rendez-vous de quelques heures pendant lesquelles la femme raconte le désastre qu’est sa vie.

« J’ai eu envie de connaître Bénédicte Ombredanne en découvrant sa première lettre : c’était une lettre dont la ferveur se nuançait de traits d’humour, ces deux pages m’ont ému et fait sourire, elles étaient aussi très bien écrites, c’est un alliage suffisamment rare pour qu’il m’ait immédiatement accroché.
D’abord un peu précautionneuse, cette lettre était, à mesure qu’elle progressait, de plus en plus féroce et mécontente. De l’ironie, une réjouissante indiscipline, des clameurs de cour de récréation résonnaient dans ses phrases – leur graphie inclinée vers l’avenir suggérait bien l’audace consciente d’elle-même avec laquelle cette inconnue s’était précipitée vers moi par la pensée, comme si sa lettre avait été écrite d’une traite sans être relue avant de disparaître irrémédiablement dans la fente d’une boîte postale, hop, ça y est, au terme d’une course irréfléchie, fougueuse, qui sans doute avait démarré à la seconde où la jeune femme avait posé la plume de son stylo sur le papier, déterminée, en se refusant la possibilité de tout retour en arrière, avais-je senti dès la première lecture. » (p. 11)

Et ce qu’elle raconte cette agrégée de lettres n’est pas très reluisant. (quelle gâchis d’une existence ou la femme se réfugie chez son « bourreau » dans une dépendance psychologique enveloppé par le rêve d’une (autre) existence plus heureuse).

Pour moi, ce « récit (poignant) d’une émancipation féminine » (la 4e de couv’ dixit – moi je rajouterai – au vu de la fin du livre à « féminine » le terme « ratée ») est remarquablement bien écrit et arrive à brosser un portrait de femme dans les plus infimes plis de son existence et sa pensée…..Destin empêché, angoisse de passer à côté de sa vie….

« … de cette manière, je n’ai pas l’impression que la vie me file entre les doigts, et qu’elle me file entre les doigts parce que j’aurais été passive, ou n’aurais pas accordé à son contenu toute l’attention qu’il aurait fallu. Car c’est ça ma grande terreur, c’est que ma vie s’écoule inutilement comme de l’eau d’un robinet qu’on a oublié de fermer, ou d’un robinet qui fuit…..à la fin tu reçois la facture, et celle-ci est disproportionnée par rapport à ta consommation réelle, ou par ta consommation consciente, c’est à dire que les années passent, l’eau coule, les années passent, l’eau coule, et au moment ou tu réalises que ces années ont passé tu t’aperçois que tu n’as rien vécu, ou peu, ou pas suffisamment, et tu t’en veux…. » (p.115)

Récit mêlant (certainement – au vu le remerciement à une flopée de femmes à la fin du livre) le vécu de ses lectrices dévoilé dans des rencontres. Tout serait vrai dans ce récit. Je lis dans un article que Reinhardt se serait inscrit sur Meetic en se passant pour femme. Il retranscrit texto certaines de ses discussions et échanges en ligne (p. 53 – 74)- pour mieux faire ressortir du lot le seul « gentil » et « sensible »: CC – Christian (le « clandestin »), l’homme d’une journée de Bénédicte – en 2006)

Reinhardt rajoute malheureusement une couche rose-bonbon à certaines scènes « intimes » (évidemment parfaites, comme dans un rêve et accumulant tous les poncifs du roman de gare). De même il noircit – à mon avis – d’un trait par trop appuyé (en ressassant…on avait compris…) le portrait du mari de la « princesse » Bénédicte, goujat pervers (et blessé à jamais par son enfance) – Eric R. fait tout pour le charger de tous les torts – ce qui rend plus bouleversant encore le processus de désêtre de Bénédict, mais laisse un goût amère teintée d’injustice … nous n’apprendrons jamais « sa » version de « sa » vie.

Après la belle journée de Bénédicte – dont elle va se « nourrir » pendant des années – le récit vire dans le cauchemar de l’harcèlement – passe ensuite aussi par la rencontre de l’auteur avec la sœur jumelle de Bénédicte (qui apporte des coups de projecteurs sur certaines zones d’ombres) et se termine à la page 366 sur une joli scène rêvée…. – hah comme dans le film « Mommy »).

Parfois Reinhardt m’a agacé avec ses métaphores lourdes de sous-entendus (p.ex. la banane dont une moitié ressemblait à un œil au beurre noir – p. 127) ou l’accumulation d’adjectifs et/ou substantifs pour décrire une pensée/personne/un ressenti….

Le roman n’est toutefois pas lourd, un parfum de romans de l’ère romantique, une belle langue, des moments touchants (et/ou bouleversants – comme le récit de Marie-Claire, la sœur jumelle de Bénédicte sur le toucher, ou plutôt le manque de toucher « C’est un besoin, d’être touché, un besoin vital. J’ai vu des femmes s’écrouler, après un massage….. des femmes absolument inconsolables, dont j’avais senti qu’elles n’avaient pas été touchées depuis des années, comme si mes mains avaient fait remonter dans leur mémoire le souvenir qu’elles possédaient un corps, et que sentir son corps est essentiel, que c’est dans le fond la plus belle chose qui soit. » (p.315).

Pour finir un dernier passage que j’avais annoté – il parle bien du bien-être que procure l’écriture…. (un psychiatre aurait toutefois dit qu’il vaut mieux dire à haute voix que coucher sur papier…)

« Quel bonheur que d’écrire, quel bonheur que de pouvoir, la nuit, s’introduire en soi et dépeindre ce qu’on y voit, ce qu’on y sent, ce qu’on entend que murmurent les souvenirs, la nostalgie ou le besoin de retrouver intacte sa propre grâce évanouie, évanouie dans la réalité mais bien vivante au fond de soi et éclairée au loin comme une maison dans la nuit, une maison vers laquelle on laisse guider ses pas, seul, conduit par la confiance, l’inspiration, ses intuitions renaissantes, par le désir de rejoindre cet endroit qu’on voit briller au loin dans les ténèbres, attirant, illuminé, en sachant que c’est chez soi, que c’est là que se trouve enfermé, au fond de soi, ce qu’on a de plus précieux, son être le plus secret. »

Les lycéens ont décerné à ce livre le prix Renaudot 2014.

Je sors du livre touché…. mais ne suis pas complètement convaincu de la sincérité de cette auto-fiction (par moments trop « construite). Toutefois, qu’est-ce que c’est  fascinant de regarder une femme (ou un homme) se perdre, se dissoudre dans une vie rêvée comme un sucre dans une tasse de café.

A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
Vidéo | Cet article, publié dans Livres, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour In cauda venenum

  1. Ping : pas pleurer | Coquecigrues et ima-nu-ages

  2. Là, je ne sais pas, je ne pense pas le lire…L’autofiction…Pfffff ! savent faire que ça ! Bon, on peut aimer, juste j’ai trop d’autres choses à lire qui m’attirent plus.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s