Anima – Mouawad

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Wahhch Debch, un Libanais qui a refait sa vie au Canada trouve sa femme (enceinte) assassinée de manière particulièrement atroce. La police est peu enclin à arrêter le meurtrier, qui se réfugie dans une réserve indienne. Seul le coroner (il est en fin de sa vie professionnelle) semble s’intéresser au cas. Wahhch (qui veut dire aussi « Le monstrueux »  – tandis que Debch peut signifier – brutal, mais aussi en dérivé de Debs = doux, sacré – se lance lui-même à la poursuite de l’assassin, pour le voir, les yeux dans les yeux. La poursuite va réveiller une autre mémoire en lui : celle de son enfance dans les villages martyrs de Chabra et Chatila, où, enfant, il a été enterré vivant, parmi des chevaux, par les milices chrétiennes, avant d’être sauvé et recueilli. La quête-poursuite (de la vérité) va lui révéler peu à peu une histoire autrement plus douloureuse.

Wajdi Mouawad s’est toujours intéressé à la mémoire, l’exil, la violence, la quête du père, l’impossibilité d’oublier… (vous vous souvenez peut-être du (beau) film (dramatique) « Incendies » de Denis Villeneuve basé sur une de ses pièces de théâtre?)

Mais ce qui change dans ce livre – dont le travail a débuté il y a 10 ans et dont la liste des références et/ou experts consultés est impressionnante – c’est le narrateur ou plutôt les narrateurs : chaque chapitre – parfois une ou quelques lignes seulement, parfois plusieurs pages – est narré par un animal qui d’une manière ou l’autre, de loin ou de près, assiste à la scène.

L’animal (ça va de la mouche aux chiens, passe par des chevaux, chats, coccinelles, un chimpanzé, araignées, lapin, boa, poisson dans son aquarium…etc.) est désigné par son nom scientifique latin (dans le titre, p.ex….. danaus plexippus , lasionycteris, noctivagans, larus ridibundus …. ) et est reconnaissable à un détail significatif dès les premières lignes (« retenu par le cuir de ma laisse », « je me suis repliée au centre de ma toile »…) – on n’a donc pas nécessairement besoin de chercher dans un dicco pour savoir à quel animal on aura affaire. Ce procédé un peu déroutant au début constitue un sorte de filtre, un décalage des perspectives étonnant, terrifiant et/ou ironique ( un canari décrit des scènes particulièrement dures en rajoutant un « Je chante » quasiment gai (ou triste ?).

Les animaux emploient une palette très large de métaphores, mais sont incapables de désigner les choses du quotidien (café = « liquide brûlant aux arômes âcres et cramés« )…. Et le lecteur est poussé à voir le monde qui nous entoure à travers les yeux et/ou le récit des animaux, ce qui n’est pas toujours reluisant pour nous, les bipèdes. Qui est finalement plus violent, les animaux ou l’Homme?

C’est Mason-Dixon Line,

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le chien monstrueux qui s’est choisi Wahhch comme son maître, lui, tout en amour et fidélité qui nous relate sur les dernières 165 pages des 492 pages du livre (poche) l’errance, le road-movie vers la révélation (qui pour moi était moins une surprise, je m’en doutais sur la foi de quelques interstices béantes – et en souvenir de la construction d' »Incendies »), vers la guerre au Liban (qui est parfois mise – sans commune mesure, mais quand-même – en parallèle au traitement des indiens du Nord d’Amérique (tel les esquimaux répartis sur les territoires de Russie, Finlande, Norvège). Ces tribus se trouvent souvent dans des no-mans-land entre les States et le Canada (voir aussi la Loi de l’intégration Canadienne – p. 130-32) et n’aiment pas l’ingérence/présence d’étrangers.

Peu à peu, la mort de la femme se dissipe et au fur et à mesure que la mémoire lui revient, la guerre, le massacre de Sabra et Chabila (Valse avec Bachir occupe le devant de la scène!

Sur son site web Wadji Mouawad (http://www.wajdimouawad.fr/) met en exergue (page d’accueil) le passage suivant  qui résume d’une certaine matière son roman : » Le scarabée est un insecte qui se nourrit des excréments d’animaux autrement plus gros que lui. Les intestins de ces animaux ont cru tirer tout ce qu’il y avait à tirer de la nourriture ingurgitée par l’animal. Pourtant, le scarabée trouve, à l’intérieur de ce qui a été rejeté, la nourriture nécessaire à sa survie grâce à un système intestinal dont la précision, la finesse et une incroyable sensibilité surpassent celles de n’importe quel mammifère. De ces excréments dont il se nourrit, le scarabée tire la substance appropriée à la production de cette carapace si magnifique qu’on lui connaît et qui émeut notre regard : le vert jade du scarabée de Chine, le rouge pourpre du scarabée d’Afrique, le noir de jais du scarabée d’Europe et le trésor du scarabée d’or, mythique entre tous, introuvable, mystère des mystères.  »

La page 272 de « Anima » contient en écho à ce passage une belle description – vu par le chien :

« ….. Nous, les chiens, percevons les émanations colorées que les corps des vivants produisent lorsqu’ils sont en proie à une violente émotion. Souvent, les humains s’auréolent du vert de la peur ou du jaune du chagrin et quelquefois encore de teintes plus rares : le safran du bonheur ou le turquoise des extases. Celui-là, fatigué, épuisé, englouti par l’opacité opaline du chemin, exhale, depuis le centre de son dos, le noir de jais, couleur de la dérive et des naufrages, apanage des natures incapables de se départir de leur mémoire et de leur passé. »

Magnifique roman d’une intensité rare  – d’une violence parfois difficilement supportable aussi – une langue (les extraits le montrent bien) souvent poétique, proche du cantique aussi – donc incantatoire ce qui alourdit ou transforme les pensées en prières -, parsemé d’échappées en anglais – compréhensible, je pense, avec un niveau basic en anglais – (« As I always say, happiness is a muscle…. To develop it you have to go to the gym… In the United States, the gym is your family, your community, your church, your country, and your car… » (p. 279) ou constellé de mots canadiens qui font sourire aussi…. mais toujours ces petits passages intenses….. » Depuis mon réduit, j’entends souvent les humains parler ensemble. Je les entends aussi se taire. Leur silence n’a pas toujours  la même texture. Il y a des silences lourds et des silences vides. Le sien était plein de sa pensée. » (p. 167)….

Une critique allemande (le livre a été publié en 2014 outre-rhin) regrette de ne pas avoir mis de côté le livre après les 200 premières pages exceptionnelles et écrit : « vers la fin du livre Mouawad essaie toutefois d’en rajouter au drame par davantage de violence et de pathos (sic !), procédé qui malheureusement le fait parfois transgresser la frontière du Kitsch »

François Bunel a lu le livre en 2012 et écrit :

http://www.lexpress.fr/culture/livre/francois-busnel-a-lu-anima-de-wajdi-mouawad_1180923.html

Un livre pas très reposant mais un vrai maelstrom de mots d’une écriture sensible (malgré la violence omniprésente) et de sujets qui incitent à une réflexion sur l’être humain, sur l’humanité, l’humain….

A propos lorenztradfin

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