Rien

 

Il y a quelques mois j’ai lu dans Le Monde une critique du livre « Rien » de Emmanuel Venet qui tillait ma curiosité…. Pourtant, les jours se suivent, les traductions pour gagner ma croûte et les livres à lire dans le cadre du Livre Inter et autres challenges ont fait tomber le souvenir de cette critique dans un puits d’oubli(ettes) …. jusqu’à ce que je tombe littéralement dessus (ahh ces hasards!!) chez un bouquiniste de GRE. 120 pages denses, très denses, écrites dans une langue admirable.

Le roman commence ainsi:
« A quoi penses-tu? » La fumée de sa cigarette prête aux paroles d’Agnès une éphémère matérialité, les emporte en volutes avant de les dissoudre dans un rai de lumière ou dansent des poussières….

et se termine ainsi:
« Mais, comme il serait téméraire d’improviser sur pareil thème et discourtois de faire davantage durer un silence que chaque fraction de seconde rend plus pesant, autant renoncer à toute velléité de transparence et me résoudre à lâcher, d’une voix plus sourde que je l’aurais voulu, le banal mensonge qui refermera provisoirement l’abime une fois encore entr’aperçu : « A rien. »

Entre ces deux phrases…. un monologue sans respiration, laissant libre cours aux pensées de l’homme étendu auprès de sa femme. Le couple a pris une chambre dans l’Hôtel Negresco à Nice. C’est l’homme qui a pris l’initiative de ce voyage pour fêter les 20 ans de leur mariage – ou pour le dire dans les mots de l’auteur : afin de « signifier mon désir de pacification et ma volonté de réparer ce qui peut l’être d’un lien érodé par si longtemps de vie commune. »  (p.10),

Toutefois une deuxième couche narrative s’ajoute. C’est que dans cet hôtel un compositeur méconnu du début du 20e siècle (Jean-Germain Gaucher – également co-proprio de la Pagode enchantée à Pigalle – et pourtant personnage fictif) a passé un moment de bonheur pour ses 45 ans avec sa maitresse (et chanteuse) Marthe Lambert peu avant de mourir sous le poids de son piano à queue dévalant d’un escalier. C’est que le narrateur est musicologue et spécialiste de ce JG Gaucher (il consacre sa vie à ce bonhomme) ….. trois quart du livre retracent « le tressage de joies et douleurs formant l’étoffe de cette durée » de vie … ses succès, sa chute, son histoire d’amour, l’échec de son mariage avec une femme qui n’était pas le bon choix…..

Occasion pour le narrateur-penseur de voir des similitudes, des parallèles entre sa vie à lui (« Je ne me résoudrai à faire parler un mort qui m’inspire un tel sentiment de fraternité, et avec lequel je me reconnais autant de points communs. ») et celle de son sujet de spécialisation, de les évoquer, révoquer, de réfléchir (?) (le dernier sixième du livre) sur son couple…

Pas de paragraphes, pas de chapitres, tout est un flot de pensées, sans respiration, juste parfois égayé par un humour féroce, cynique…

« Mais c’est lui qu’elle regarde et qu’apparemment elle aime, avec lui qu’elle veut remonter dans la chambre au plus vite après le dîner pour reprendre leur cavatine, cette forme musicale dont leur nom leur plaît assez pour qu’ils en aient fait leur cattleya*. Tandis qu’elle pousse l’ariette sous ses coups de rein, il entonne la partie de basse, et du couloir on entend, accompagné par l’ostinato du sommier, un morceaux vieux comme le monde et dont eux seuls ne perçoivent ni les dissonances ni la banalité. » (p.64)  (appris l’expression (proustienne): faire cattleya = faire l’amour)

Une écriture musicale, loin de tout ce que j’ai pu lire ces derniers temps.

« ….Pour le reste, nos projets coïncident rarement et notre entente ne tient plus que par la peinture de sa façade, comme cela arrive en général après deux décennies de coudoiement * : artefact qui suggère que dans un couple, l’illusion de proximité se double d’un effort d’ignorance mutuelle grâce auquel chacun essaie, une fois venu le temps du ressentiment, de défendre ses frontières. (p.112)

(*coudoyer = se fréquenter habituellement)

J’ai passé un lumineux moment avec cet admirable styliste, capable de faire revivre la France des Cabarets et de l’Opéra Comique d’avant guerre (1914). La plume et le torrent de pensées du narrateur créé par E. Venet, réflexions qui deviennent un maelstrom dans lequel tourbillonnent les thèmes de la vie, les sujets existentiels (travail, amour/vie de couple, choix et bifurcations dans la vie, les joies….). Certes, on pourrait dire que tout cela sonne beaucoup comme un exercice de style, que parfois on s’en fout un peu de la vie du compositeur, qu’on aurait préféré une partie plus longue sur les réflexions sur le couple, mais Venet arrive toujours à tisser-tresser cette relation sous-terraine, sous-jacente entre le narrateur et Gaucher, qui nous lie « … il a souvent cru trouver dans l’étreinte un remède à l’absurdité de la vie avant d’en découvrir le caractère aliénant, comme les malades que le laudanum soulage avant d’en faire ses esclaves. »

Et last but not least – ces le premier livre depuis un moment qui m’a obligé de lire avec un dictionnaire (« godaillant entre deux verres », « l’accueil de rogomme », « il élucubre volontiers… », « querelles de malitornes »….)

 

A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
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3 commentaires pour Rien

  1. Bien hermétique comme vocabulaire 😉

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  2. Yv dit :

    Moi, j’ai eu beaucoup de mal à m’intéresser à ces histoires, je ne sais plus trop pourquoi, d’ailleurs, il faudrait que j’aille me relire

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