Lettre congolaise

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Sur ces pages je publie rarement les textes d’autres grattes papier. Toutefois, ce jour, j’ai reçu la « dernière lettre congolaise » de notre fille qui s’apprête à rentrer en France après un séjour (de stage) de plus de trois mois à Brazzaville, Congo. Je l’ai trouvé tellement belle que j’ai demandé à l’auteure la permission de la publier ici – pour crier dans le monde grouillant du web que je suis fier d’elle.

Donc avec sa permission – voici sa dernière missive (les deux photos ont été prise par elle)  :

On ne l’a pas vu arriver, ce mois de décembre. Il faut dire que jouer aux cartes en maillot de bain des journées entières les pieds dans le sable n’aide pas. Parfois, les publicités TV pour les lego et les chocolats monchéri (beurk) nous servent de piqûre de rappel. Mais quand même, ça nous paraît encore loin… alors que dans cinq jours à peine, on quitte le Congo !

Dans cette dernière lettre congolaise, je sais que je n’arriverais jamais (sans vous ennuyer trop longtemps) à raconter tout ce qui nous est arrivé ces dernières semaines, tous ces moments qui me donnent un sourire d’enfer et des pépites dans les yeux. Pas grave, ces moments, je n’ai pas peur de les oublier. Ce que j’ai peur d’oublier, trop vite, ce sont tous les congolais dont j’ai pu croiser le regard quelques fois, tous ceux que je n’ai jamais osé prendre en photo.

Les balayeurs de sable par exemple. Tous les jours, de sept heures du matin à midi, ils balaient le sable sur les routes goudronnées des quelques axes principaux. Ils balaient inlassablement ce sable, qui se fait un malin plaisir à réapparaître le lendemain. Le tonneau des Danaïdes par excellence. Ils s’organisent généralement par petit groupe de quatre. Deux balaient (plus ou moins énergiquement), et forment des petits tas. Deux autres suivent, l’un avec une pelle, l’autre avec une brouette, et ils ramassent les petits tas. Un travail de titan. Les voitures passent à toute allure à quelques centimètres d’eux, et la ville entière s’agite comme s’ils étaient transparents. J’aimerais ne jamais oublier l’effet que ça m’a fait, quand dans un embouteillage, une balayeuse m’a fait coucou de la main, et qu’elle m’a demandé en riant « Mundélé ! Tu veux balayer ? ».

Dans le genre « travail de titan », il y a les ramasseurs de déchets. A Brazzaville, poubelle et déchetterie n’existent pas. Ah si, le fleuve et le ravin, pardon ! Du coup, il y a ces hommes, qui crient « warèèèèè » (aucune idée de l’orthographe de ce mot qui nous a réveillées un bon nombre de fois à Poto-Poto), et qui récupèrent les poubelles de toute la ville dans une sorte de brouette géante, à quatre roues. Ils la remplissent jusqu’à deux mètres de haut, et ils parcourent un sacré bout de chemin avant d’en renverser la totalité du contenu dans de sauvages paysages (nauséabonds). Lorsque mon taxi a le malheur de passer au ralenti à côté d’une brouette chargée, je remonte ma fenêtre, écœurée par l’odeur si forte de cet amas de détritus. Et puis, après coup, je culpabilise un peu de faire ma chochotte-toute-propre. Parce que sous les quatre chemises, le pantalon en velours, les chaussettes en laine, les grosses bottes, les deux bonnets et les cinq foulards enroulés autour de son visage en sueur, il y a un homme qui se protège comme il peut, dont on ne voit que le regard.

Aie, j’ai fini ce précédent paragraphe il y a bien dix minutes, mais je n’arrive pas enchaîner sur le suivant. Tout un paquet de regards me reviennent en mémoire. Ca déborde de tous les côtés. Il y a le regard de Claudia, une « petite », comme on les appelle ici, croisée dans les toilettes d’une boîte brazzavilloise, qui nous a raconté autour d’une cuvette comment elle en était arrivée là, pourquoi (plutôt pour quoi) elle vendait son corps. Il y a celui du sap-sap, un vendeur ambulant de recharge téléphonique, qui m’a expliqué (tout content de raconter son « métier » à quelqu’un d’ignorant) combien il gagnait à chaque transfert de crédit (un montant affreusement minuscule dont il était presque fier). Il y a le regard de celui qui tient la porte d’entrée du supermarché, de celui qui vide mon panier sur le tapis de la caisse, de celui qui ensache mes courses, de celui qui amène mon caddie à la sortie, et de celui qui tient la porte de sortie du supermarché. Il y a ceux des albinos aussi, ni tout à fait noirs, ni tout à fait blancs. Et puis surtout, j’aimerais ne jamais oublier le regard de Viche-Persévérant (oui, il a un nom à coucher dehors) lorsqu’il a enfilé sa nouvelle paire de baskets. Viche-Persé est le fils de quatre ans de Cyriaque, le chauffeur de taxi qui m’a accompagnée tous les jours sur mes allers-retours routiniers. Un homme usé, qui rit à toutes mes blagues sans exception alors qu’il est maigre comme un clou et qu’il a réellement du mal à joindre les deux bouts. Après une dernière course en taxi avec lui cet après-midi, on est allé chercher son fils à l’école, puis sa femme et sa grande fille. Après quelques « courses de Noël » (où il a été extrêmement difficile de refuser quoique ce soit au petit Viche), je les ai invités à goûter dans la pâtisserie du centre-ville. Un après-midi vraiment pas comme les autres. A la fin de la journée, ils m’ont demandé une photo. Je n’avais qu’une vieille photo d’identité, où je tire tellement la gueule qu’on croirait que je viens d’enterrer la famille Lorenz au complet. Mais ils ont eu l’air ravis, et m’ont demandé de griffonner mon prénom et mon nom sur le dos de la photo. Je me demande où cette photo va finir. Si elle va trôner au milieu de leur salon, ou si elle va rester oubliée entre la portière et la boîte à gants. Quoi qu’il en soit, je souris à l’idée que mon regard traîne encore longtemps après mon passage quelque part à Brazzaville.

Et mince, d’écrire tout ça, ça me fout un petit pincement au cœur.

A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
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2 commentaires pour Lettre congolaise

  1. Asphodèle dit :

    Elle est superbe cette lettre ! J’espère que ta fille en fera un carnet de voyages, c’est à fois passionnant et très bien écrit.

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    • lorenztradfin dit :

      Merci pour ce message – qui vaut en lui tout seul la mise en ligne de ses mots …. malheureusement non – elle n’a écrit « que » 3 mails du même acabit (en 4 mois) – celui-ci m’avait touché au point que je lui avais demandé la permission de la publier. Elle est de retour maintenant – et reparti pour l’Asie (6 mois). J’espère recevoir des courriers de ce type-là, mais je ne pme fais pas d’illusion, elle est itinérante…. Mais j’avais songé en la lisant qu’elle pourrait faire « concurrence » ) Florence Aubenas. Le père pas peu fier.

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