Le gai savoir ou Tony, le mélancolique moyen

« Combien de fois racontons-nous notre propre histoire? Combien de fois ajustons-nous, embellissons-nous, coupons-nous en douce ici ou là? Et plus on avance en âge, plus rares sont ceux qui peuvent contester notre version, nous rappeler que cette vie n’est pas notre vie, mais seulement l’histoire que nous avons racontée au sujet de notre vie. Racontée aux autres, mais – surtout – à nous-même. » (p. 126/127)

Un roman fascinant qui m’a laissé pantois, abasourdi, troublé (hah!: le titre de travail du roman était « Unrest » – voir Le Monde du 18.1.2013) pendant quelques heures.

« The sense of an ending » – ou plutôt en français (formidable traduction de Jean-Pierre Aoustin) « Une fille, qui danse » de Julian Barnes.

Julian-Barnes-Une-fille-qui-danse1

193 pages denses – en deux chapitres (et avec un « ending » = chute du livre et la fin – à savoir le sentiment de la mort qui nous attend au bout du chemin).

4e de couv:

Ceux qui veulent nier le passage du temps disent : quarante ans, ce n’est rien, à cinquante ans on est dans la fleur de l’âge, la soixantaine est la nouvelle quarantaine et ainsi de suite. Je sais pour ma part qu’il y a un temps objectif, mais aussi un temps subjectif… le vrai, qui se mesure dans notre relation à la mémoire. Alors, quand cette chose étrange est arrivée, quand ces nouveaux souvenirs me sont soudain revenus, ç’a été comme si, pendant ce moment-là, le temps avait été inversé… Comme si le fleuve avait coulé vers l’amont.

Tony, la soixantaine, a pris sa retraite. Il a connu une existence assez terne, un mariage qui l’a été aussi. Autrefois il a beaucoup fréquenté Veronica, mais ils se sont éloignés l’un de l’autre. Apprenant un peu plus tard qu’elle sortait avec Adrian, le plus brillant de ses anciens condisciples de lycée et de fac, la colère et la déception lui ont fait écrire une lettre épouvantable aux deux amoureux. Peu après, il apprendra le suicide d’Adrian. Pourquoi Adrian s’est-il tué ? Quarante ans plus tard, le passé va ressurgir, des souvenirs soigneusement occultés remonter à la surface – Veronica dansant un soir pour Tony, un week-end dérangeant chez ses parents à elle… Et puis, soudain, la lettre d’un notaire, un testament difficile à comprendre et finalement, la terrible vérité, qui bouleversera Tony comme chacun des lecteurs d’Une fille, qui danse.

J’ai dis « dense » parce que le livre raconte une histoire et nous la fait (re-)voir 40 ans plus tard …le narrateur se souvient et perd pied face à l’instabilité des souvenirs, des diverses lectures d’un évènement, de la porosité des phrases, de la malleabilité du temps  – on change un mot, se souvient d’un sentiment, mais on le exacerbe ou atténue…c’est selon…et en même temps les pensées du narrateur sont bardées de références sur l’Histoire, la Philosophie, la Littérature (et ses héros)…

Je n’étais pas aussi bouleversé par la revelation des dernières pages que la 4e de couv’ me l’avait promis….mais, neanmoins je suis sorti de cette lecture mélancolique et touchante légèrement troublé, hanté par certaines reflexions (qui m’ont incité – pour une courte durée, mais quand-même – à penser à ma propre légende..:.)

Ainsi j’ai par ex. bien repensé à un jour il y a quelques années quand j’avais ouvert des pages d’un journal que j’avais écrit au début des années 70…..Je me « souvenais » clairement du haut de mes 50 ans que j’étais à cette époque un garçon révolté, « anti » de tout – et n’y trouvais plus rien de tout ça dans mes lignes d’alors….

Dans ce roman, l’écriture de Julian Barnes m’a (pour la première fois je dois dire) fait penser à Ian McEwan qui avec son bistouri de stylo va au plus profond des êtres et met à jour les strates de la pensée (médiocre).

« ….tic-tac, tic-tac. Quoi de plus logique qu’une aiguille des secondes? Et pourtant, il suffit du moindre plaisir ou de la moindre peine pour nous faire prendre conscience de la malléabilité du temps. Certaines émotions l’accélèrent, d’autres le ralentissent; parfois, il semble disparaître – jusqu’à l’instant fatal où il disparait vraiment, pour ne jamais revenir. (p.14)

« Moins il reste de temps à vivre, moins on a envie de le perdre. C’est logique, n’estc-e pas? Mais comment on emploie les heures préservées….eh bien, c’est une autre chose qu’on n’aurait probablement pas prévue dans sa jeunesse. ….(p. 94)

Roman lucide, drôle, tendre, désabusé, mélancolique …d’une richesse énorme…et d’une précision diabolique que je conseille à tout un chacun (qui approche la soixantaine…tzzzz).

A propos lorenztradfin

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