La nuit tombée – je mets la table

Dans le cadre de notre Club de lecture, nous avons instauré depuis un trimestre une lecture imposée : Après « Peste & Cholera »  (P. Deville) voici deux petits livres au menu pour la prochaine soirée de lecture:

« Petite table, sois mise! » (Anne Serre – chez Verdier)

&

« La nuit tombée » (Antoine Choplin – chez la Fosse aux Ours)

Les deux romans/nouvelles ont deux choses en commun leur petit nombre de pages (59 contre 122) – et l’horreur.

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4e de couv’

Un homme sur une moto, à laquelle est accrochée une remorque bringuebalante, traverse la campagne ukrainienne. Il veut se rendre dans la zone interdite autour de Tchernobyl. Il a une mission. Le voyage de Gouri est l’occasion pour lui de retrouver ceux qui sont restés là et d’évoquer un monde à jamais disparu où ce qui a survécu au désastre tient à quelques lueurs d’humanité.

Avec une écriture simple, sensible et quasi-minimaliste (au moins au début) A. Choplin nous parle faits (factuellement). Toutefois, derrière cette distanciation il exprime les sentiments, sensations, relations humaines, l’amitié, l’amour de personnes meurtris dans un monde post-apocalyptique. Le personnage central, Gouri, écrivain public et poète, qui revient pour une mission (touchante) chez lui, nous fait vivre à travers ses mots à lui l’indicible. Ainsi la visite chez Iakov, l’irradié:

« Iakov, dit encore Gouri d’une voix plus assurée. Il s’approche du lit et attrape la main que Iakov lui tend. Je sais bien que je ne suis pas beau à voir, dit Iakov. Gouri ne dit rien. »

Quand Gouri entre, la nuit, dans la zone interdite, la poésie devient un rempart, une digue, qui n’empêchera toutefois pas que ses larmes couleront.

« C’est un drôle de sang qui a bondi par les allées de chez nous/à l’encontre des roses et des haleines fraîches de femmes/ C’est un sable assassin qui pour toujours grimpe aux écorces/et avance comme une langue jusqu’aux portes des maisons.

Les mots arrivent et résonnent à ces tempes. Comme une rengaine qui échappe à la pensée. Un rideau de lettres à l’avant des ruines. (p.109) »

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Encore un autre extrait (monologue de Iakov).

« Comment dire. Au début, quand tu te promènes dans Pripiat, la seule chose que tu vois, c’est la ville morte. La ville fantôme. Les immeubles vides, les herbes qui poussent dans les fissures de béton. Toutes ces rues abandonnées. Au début, c’est ça qui te prend les tripes. Mais avec le temps, ce qui finit par te sauter en premier à la figure, ce serait plutôt cette sorte de jus qui suinte de partout, comme quelque chose qui palpiterait encore. Quelque chose de bien vivant et c’est ça qui te colle la trouille. Ca, c’est une vraie poisse, un truc qui t’attrape partout. Et d’abord là dedans. De son pouce, il tapote plusieurs fois son crâne. Je sais de quoi je parle. » (p. 60-61)

Un récit simple, poignant. Quelques lecteurs ont fait le rapprochement avec le roman « La route » de McCormack. Je n’irai pas jusque là. McCormack est allé encore plus loin avec une universalité de tragédie grècque. Choplin me fait davantage penser – je vais me faire étriper par les pourfendeurs du livre – à quelqu’un qui a étudié des tonnes de documentaires, lu des centaines de récits d’habitant de Tchernobyl et qui en extrait le « jus suintant » pour en faire un condensé qui touche profondément. Ce qui n’enlève en rien de la force de son récit, mais le laisse, à mon goût derrière McCormack.

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« Petite table, sois mise! » (Anne Serre – chez Verdier)

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Récit de 14 chapitres qui début par la description d’une enfance heureuse, d’un pur bonheur – qui pour nous, adultes, est toutefois un vrai coup de poing qui mets mal-à l’aise.

« La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais sept ans. » (1ère phrase du livre). « Ils faisaient avec nous des choses qu’il est absolument interdit de faire avec les enfants. (p. 9) … »Le sexe de papa faisait nos délices » (p.21) …. au total 33 pages de déscription d’une vie « heureuse » Outreauienne.

À quinze ans, la narratrice quitte la maison. Début du récit d’une vie d’errance et de rencontres.

Le Lac Majeur où la fille séjourne (et qu’elle voit de son balcon) lui rapelle le « disque luisant » de la table de son enfance, la table magique (Grimm n’est pas loin), dont le souvenir continue de l’habiter (et qui était le théâtre de bien de « débauches (c’est moi qui dit ça, pas l’auteure)) … »cette table immense trop grande pour ma vie« . A. Serre ne doit pas s’apesantir – on sent bien entre les lignes que la fille est marqué à vie.

A.  Serre m’a « scotché » par la manière distanciée qu’elle a de décrire les choses les plus horribles, presque gaiement, sans jugement de bien/mal, dans un style (au moins dans la première partie) proche d’un conte – je n’étais jamais vraiment choqué, « juste » remué, poussé dans mes trancheées. Est-ce dû au choix du vocabulaire, élégant et drôle? sans jamais parler d’inceste et/ou autres tabous….

http://www.rue89.com/2012/11/16/etait-amoureux-linceste-entre-morale-et-code-penal-237091

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2 commentaires pour La nuit tombée – je mets la table

  1. Yv dit :

    ça m’a l’air bien dérangeant Anne Serre, sans doute toujours sur le fil. Je suis assez tenté, je dois dire…

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  2. lorenztradfin dit :

    ah, pour être dérangeant,, tu sera servi à cette petite table….Drôle de coïncidence la lecture qqs semaines auparavant du roman de Miss Angot…Sujet voisin (au moins pour les 1ères 30 pages) mais traitement si différent. Le miracle des mots et des sensibilités.

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