Bagage de silence

Une lecture terrifiante et sublime, poétique et pourtant d’une langue sèche – je viens de lire (par à coups, puisque impossible à lire d’une seule traite) le roman (?) bouleversant de Herta Müller, prix Nobel de la littérature 2009 : « Atemschaukel » (traduit en  français par « La bascule du souffle »)

La 4e de couv’ française résume assez bien une des impressions laissées par le livre « La singularité du livre de Herta Muller réside dans sa faculté de transcender le réel, de l’illuminer de l’intérieur. »  La presse allemande (sur la 4e de la version poche chez Fischer s’enthousiasme : »…une oeuvre d’art linguistique audacieuse qui n’a pas d’égal dans la littérature contemporaine » ,  « une oeuvre à couper le souffle » « roman qui rend humble« ….J’aurai signé toutes ces remarques.

A la lecture j’ai souvent pensé à Imre Kertész – prix Nobel aussi – en 2002 – (qui parlait, voué à la philosophie de l’absurde, du bonheur des camps de concentrations dans son roman « Roman eines Schicksalslosen » – « Etre sans destin« ). Herta Müller a cette même capacité de transcender l’horreur d’un camp (de travail forcé) deshumanisé où les objets les plus insignifiants qui nous entourent dans une vie « normale » deviennent magnifiques et revêtent une importance insoupconnée …. Herta Müller travaille sur le temps par la matière, le concret : une horloge de coucou, un mouchoir, une pelle (en forme de coeur) – qui aurait osé dire du travail à la pelle (décharger du charbon d’un camion …) : « beau comme un tango…. », il y a l’ange (les anges) de la faim…., les peupliers, la faim, les poux et les punaises, encore et encore la faim, le passage des saisons, le linge, les sacs de ciment, la mendicité, les diverses scories des hauts fourneaux….

Roumanie en 1945 – environ 60.000 roumains d’origine allemande sont déportés à la fin de la guerre dans des camps (de travail) russes. Le roman décrit les pensées et la vie de Leopold (le texte se base sur des entetiens et narrations du poète Oskar Pastior, avec lequel H. Müller avait envisagé d’écrire un livre à 4 mains, projet avorté puisque Pastior meurt subitement) – 5 longues années et un retour difficile dans la vie, qui avait continué pour ceux qui ont pu rester au pays.

J’ai lu la version allemande et ne peux rien dire de la traduction de la version française – je ne veux juste dès maintenant tirer mon chapeau devant le travail énorme pour rendre les constructions et mariages de mots parfois d’un sublime insoutenable, pour transposer la poésie, et les mots tels que  les « Hunger- und Essworte…Fluchtworte…(« les mots de la faim, du repas, les mots de la fuite…. ») :

« L’été, en pleine steppe, j’ai vu un remblai de scories blanches qui m’a rappelé les sommets enneigés des Carpates…. dans des taches éparses, le blanc se teintait de rose, parfois si intense qu’il virait au gris, sur le pourtour. J’ignore ce qui donne au rose grisonnant, une beauté si enjôleuse et prenante ; il n’est plus minéral et sa lassitude morose est celle de l’homme. Va savoir si le mal du pays a une couleur. » (p. 172)………..

« Aujourd’hui encore, je dois montrer à cette faim que j’y ai échappé. C’est tout bonnement la vie que je mange, depuis que je n’ai plus le ventre creux. »

Un livre absolument à lire!

A propos lorenztradfin

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2 commentaires pour Bagage de silence

  1. Yv dit :

    Je n’ai lu qu’un livre de Herta Müller, mais que ce fut dur ! Un monde très particulier je crois n’y avoir rien compris

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    • lorenztradfin dit :

      Si cela te peut rassurer – j’avais lu dans le temps (il y a très longtemps – dans les années 80) « Bas Fonds (Niederungen) – et était un peu perdu avec les métaphores, les phrases courtes et fermées…Je voulais m’y recoller, et était ébloui par la poésie de cette langue de cette faim de mots, résultante de la faim de vie/vivre, et elle-même le fruit de la peur de mourir…

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