Ma lettre au Jury du Livre Inter

Lettre qui n’a pas trouvé l’écho – donc je ne serai pas membre du Jury cette année.
Un peu déçu quand-même!

Nous n’écrivons plus beaucoup de lettres, comme Eva B. l’a bien souligné sur les antennes, et la page blanche me nargue et me fait hésiter… .

Cher Livre Inter, je…

…j’entends
Solal, Holden, Train, Lew et LaVerne et les autres (1) ricaner dans
mon dos, pliés en cinq à me voir chercher les mots de cette composition qui doit me démarquer des 3000 ou 4000 autres aspirants qui, comme moi, caressent l’espoir de faire partie de ton Jury.
 

« Si tu veux qu’il te connaisse, ce Livre Inter, parle lui de tes errements et questionnements après la lecture de nos livres », me
lancent en chœur Imre K. et Primo L.(2)« Redessine pour le Livre Inter les traces qu’ont laissées en toi mes nouvelles et romans », me suggère Mot-Passant (pardon, Guy, pour ce jeu de mots facile), tandis que la petite troupe autour de Christoph H. (il s’acoquine chez moi avec Stefan Z. et James E.(3) ) me propose plutôt d’« illustrer les abus de tes lectures qui nuisent si peu à ta
santé ». 
 

Non, je dois faire plus simple. Reprenons. Il m’arrive de parler de mes livres-bonheur ou de mes livres-déception, je communique volontiers sur ces moments au quotidien avec des amis – autour d’un verre, sur mon vélo dans la vallée, avec vue sur les montagnes ou lors de randonnées.  

Voici plusieurs années que je t’observe. Très souvent je me suis tâté, cher Livre Inter, jusqu’à te considérer enfin comme un ami. Donc je me lance, j’attaque, j’essaie de te séduire, couchant des mots sur cette feuille, après me les être longtemps chuchotés à moi-même, en sourdine : 

Oui, je souhaite faire partie de la bande des 24, qui est devenue, pour nous, lecteurs-auditeurs de France Inter, une voix « indépendante », l’ambassadrice d’une marée anonyme.

Je viens de fêter mes 55 hivers. Je ne sais plus quand, ni à quel âge précisément, j’ai commencé à lire pour moi-même, mais une chose est sûre : j’aurai parcouru le million de pages quand viendra le jour où je ne devrai plus voler au temps mon temps de lecture. Ne t’étonne donc pas, si tu m’autorises à rejoindre les 24, de me voir traîner derrière moi la lourde malle de mots, récits et personnages qui m’accompagnent, et dont je ne peux me séparer. Oh ! Je ne les retiens pas enfermés. Ils sont libres. Ils peuvent entrer-sortir de ce coffre quand bon leur semble – d’ailleurs ils ne s’en privent pas (tu as peut-être déjà senti l’odeur de whisky que laisse dans son sillage Milo M. – paix à son père –(4) ou sûrement vu les chaussures d’Emil, qui a fini sa course avec Jean(5))… Tu les vois bouger sur les airs Gailly-ard (6) à Minuit, et…?)

Sans doute l’auras-tu remarqué, il y a un côté Babel omnivore chez moi. Les 20 premiers automnes de ma vie se sont écoulés Outre-Rhin, et je suis content (vive l’enseignement des langues en Allemagne!) de pouvoir saisir dans leurs langues les écrits de Grass, Sallenave et McEwan.

Spécialiste ès tempêtes et tumultes boursiers, mon attention se porte le jour sur des récits d’évolution d’éconocroques et autres bas de laine, que je traduis pour un public germanophone. Les transferts entre les langues, les métaphores, le poids des mots, la langue de bois peuplent mon quotidien. Le soir, pastichant le fameux personnage de Defoe, j’ouvre donc souvent une page comme une fenêtre en milieu confiné et me rafraîchis d’autres récits et contrées. Je m’évade, me détache ou simplement fais silence en moi.

 Parfois, le passé me tend la main. Quand ce ne sont pas les ailleurs d’autres planètes, civilisations et/ou époques futures. Parfois, ce sont les défilés du présent (récits, autofictions, storytelling) auxquelles j’assiste. Et parfois ces histoires et chemins souvent inconnus me renvoient une image de moi, ébranlant ou adoucissant de temps à autre ma manière de voir le monde, l’autre, les autres.

Dialogue sur un oreiller (heureusement ma femme a le sommeil facile), relation passionnée ou moins enthousiaste (la vie quoi!)*, il y a comme un triangle amoureux entre moi, les personnages nés de la plume de l’auteur et ceux animés par mon imagination. Un triangle émouvant, aux côtés mouvants.

*J’avoue qu’il m’arrive aujourd’hui de ne pas finir un livre. Et pourtant, jeune, éloigné de la perception que la vie se terminera inéluctablement un jour, rendant le temps précieux et les jugements sévères, j’affirmais que chaque œuvre méritait d’être lue jusqu’à sa dernière page pour panser les souffrances de son écrivain, ou récompenser ses efforts.

Je crains de t’ennuyer, Cher Livre Inter, et ne dresserai pas de liste vertigineuse à la Umberto E. De même, je t’épargnerai la visite de ma bibliothèque, dont je peux extraire aussi des poèmes jouxtant des films. Des histoires qui se prêtent à des adaptations cinématographiques, bien que les versions pour la toile me donnent trop souvent l’impression de n’être que des copies pâles.

Je me tais donc sagement, priant Émile Z. et Emmanuel C.(7) de calmer un peu leur mécontentement de ne pas avoir été cités plus haut, et espérant que tu voudras bien de moi pour la grande lecture, le grand débat et le choix de notre coup de cœur commun.

 Je te salue, cher Livre
Inter !

 Bernhard

 Mes remerciements à :

 (1)    Solal de Solal (d’Albert Cohen – « Belle du Seigneur »), Holden Caufield (de J.D. Salinger – «Catcher in the Rye » – « L’attrape cœur ») – un des premiers livres que j’ai lus en anglais), Train (personnage fascinant du roman éponyme de Pete Dexter), Lew et LaVerne (personnages récurrents de plusieurs livres de James Sallis).

(2)    Imre Kertez (notamment la lecture terrifiante de « Être sans destin » – lu à l’âge adulte à un moment où il fallait parler à mes enfants d’Auschwitz) et Primo Levi (« Si c’est un homme ») – lu très jeune -. Les deux ont su trouver les mots, chacun à sa manière, pour dire l’horreur et l’incapacité de l’oubli et ont laissé des traces indélébiles.

(3)   Christoph Hein – Stefan Zweig – James Ellroy.

(4)    Milo Milodragovitch – personnage récurrent créé par James
Crumley (décédé en 2008).

(5)    « Courir » (la trajectoire jubilatoire d’Emil Zátopek de
Jean Echenoz).

(6)   Christian Gailly et ses romans jazzy

(7)   Émile Zola que je lis et relis et Emmanuel Carrère dont j’aurai défendu l’année dernière le récit « D’autres vie que la mienne », ce que je n’aurais pas fait pour « Un roman russe ».

 

 

 

 

 

 

Ceci est une lettre.

A propos lorenztradfin

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4 commentaires pour Ma lettre au Jury du Livre Inter

  1. Ping : Itinéraire d’une blogueuse (5) | litterama (Les femmes en littérature)

  2. Ah ! Je l’ai fait une fois il y a longtemps, sans succès non plus, mais c’est parce que j’y avouais sans retenue que la littérature étrangère était ce qui me comblait , plus que les auteurs français actuels, et je crois que ceci explique cela; au vu de vos lectures, c’est peut-être un peu pareil…Ceci dit, les derniers prix Inter ne m’ont pas emballée…

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    • lorenztradfin dit :

      Je n’ai plus envie non plus – toutefois, notre club de lecture dédié au Livre Inter (shadow-cabinet) – une dizaine de personnes a « voté » également pour les prix des deux dernières années (dans un tour intitulé : et quel livre sera choisi par le « vrai » Jury …. – notre choix à nous étant légèrement différent….hihihi)

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